Sophie Braganti, L’homme de Skrida
La galle opine
« Je ne cherche pas de vérité historique. Pas plus une vérité scientifique et géographique. Je suis partie de l’imprégnation d’un topos. Des éléments documentaires et d’archives ainsi que des propos recueillis ont nourri une fiction campée dans le XVe siècle et le début du XVIe siècle islandais », prévient l’auteur. D’autant que, dès lors, cette légende tient beaucoup du fruit de la subjectivité.
Adepte de l’interrogation sur le sens même de l’histoire, Sophie Braganti surprend par ses stratégies dont un humour le plus diffus et insidieux n’est pas absent. La célébration de son texte donne le jour à un rituel poétique totalement décalé. De fait, l’auteure ne cesse de prendre à revers la représentation du monde et la perception du spectateur par les différents jeux qu’elle engage avec sous diverses « volumisations ». Partant de la problématique de Marie-José Mondzain sur la conscience imageante, l’auteure montre comment se construit à notre propre insu la lecture du réel et combien, comme le disait déjà Pascal, la perception est « maîtresse de fausseté ».
Donnant la voix à une femme qui écrit alors que celle-ci a peur. Non sans raisons puisqu’elle écrit toujours sur les disparus (gens, lieux, animaux, et même des objets « qu’on veut bien faire disparaître. Plein de choses que l’on veut bien. Des disparitions approuvées. Heureuses. Souhaitées. » Mais surtout, elle donne la main aux morts qui forcément nous lâchent. Pour ne pas les lâcher, il faut garder les mots voire en exhumer dans le but de « ressusciter, revisiter, ranimer, remontrer, retenir. Et d’autres verbes en « re». »
Éclairer les fonds de la mémoire, sans peur elle va partout. Surtout « dans le pays sans volets » et au besoin elle occulte le dehors (plaine, rivière, montagne, lac) tout en restant parmi des objets dont elle dresse la liste (bague, vaisselle, boutons, céramiques, pion de jeu, photographies de terres et de pierres).
Dans de telles propositions « conceptuelles » (pour faire simple), Sophie Braganti crée le déphasage et une forme d’égrappage. Les surfaces se mettent à onduler pour couper toute la pompe de l’habituel présentation ou affichage. Par la précision et la clarté de son langage, l’auteure crée des espaces étranges où parfois l’ombre tape dur. Mais toute une vie ou plutôt toute une légende est magnifiée même si l’espace devient abstractif plus que narratif.
Et qu’importe le temps : « presque cinq cents ans après ». D’une certaine manière, la narratrice n’existe plus mais reste lisible et peu importe ses pathologies nombreuses (maladies dues à la syphilis, début d’arthrite, fémur cassé. Tartre. Croissance de l’émail due à la malnutrition). Ce livre laisse seulement quelques pistes : elles défilent.
L’histoire de L’homme de Skidra est idéale pour la narratrice et pour nous ravir mais non à ses dépens. Elle assiste à son temps en spectatrice. Sa vie s’est emparée d’elle plus que de l’homme. Ce n’est pas vraiment son histoire mais un si beau mensonge. Malgré cet éphéméride, tant (bien trop ?) de disparus restent prêts et en position, « livrés à la terre inclusive. L’immensité nous ferait croire qu’aucune autre terre n’a de croûte. Les os font parler les corps de leur vie. ». Telle est donc la morale. Mais, fiérote à sa manière, la poète ne se contente pas « d’un regard avec une pelle ». En glaneuse de mots, il n’existe pas forcément de de pitié pour hommes et pour les taupes que nous sommes.
Cette légende est un ravissement et qu’importe la mort que la narratrice se pose ou qui lui est donnée. Ne s’étant pas soignée, elle offre une belle santé en soignant notre paresse perceptive. Son histoire se mérite et il faut se méfier de sa simplicité. Il y a toujours en elle une indignation discrète. A sa façon, sa narratrice nous jette dehors comme le ferait un patron de bistro. Mais ici, le dessein de la mort s’est transformé en erreur essentielle. Et une telle fiction justifie de tout.
L’auteure permet d’inventer une liberté afin de garantir des moments parfaitement inutiles et transgresse tout édit de chasteté – sexe oblige. Du moins, pas toujours, ni en totalité.
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jean-paul gavard-perret
Sophie Braganti, L’homme de Skrida, &sperluète éditions, 2025, 96 p. – 18,00 €.