Feuilleton littéraire de l’été : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal– épisode 1

Feuilleton littéraire de l’été : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal– épisode 1

Frédéric Grolleau

– roman –

Seules les bonnes gens sont dérangées par une mauvaise conscience.
Hannah Arendt, Considérations Morales, Rivages Poche/ Petite Bibliothèque.

Elle m’a dit : […] peux-tu le descendre ?
J’ai tiré. J’ai dû mal comprendre.
M.C Solaar, Bouge de là

Avertissement de l’auteur

Toute ressemblance dans ces pages avec une maison d’édition parisienne, et les personnes qui y ont travaillé, où l’auteur aurait occupé de 2001 à 2003 la fonction de responsable éditorial serait une pure – et une malheureuse – coïncidence.

1- Désenchantement

« Mais qui t’a dit que ça m’intéressait ? Je n’occupe pas n’importe quelle fonction ici : je n’ai pas à faire n’importe quoi. Je ne suis pas le remplaçant d’un stagiaire, et je ne tiens pas à l’être ! Maintenant, ça suffit : tu prends tes affaires et tu descends !

– Ah bon, c’est comme ça ?

– Oui, c’est comme ça. Va-t’en où je ne réponds plus de mes actes. Pars ! »

Elle est partie, a descendu les marches, tremblante. Epiphanie inversée, prodrome de ma disparition prochaine de ces lieux célestes. Maintenant, Lemmal allait devenir le Mal…

Voilà comment tout a commencé. Enfin, je devrais plutôt dire fini. Parce que c’était déjà la fin, en fait. Je ne le savais pas encore, mais cette limite relationnelle franchie, rien n’allait plus être comme avant dans ces murs. Non pas que je les adorais ces murs : placo-plâtre qui se faisait la belle, bandes qui se décollaient, fenêtres obturées au ruban adhésif pour éviter de déclencher l’alarme intempestive, plafond complètement dévasté dans un de ses angles et moquette-coco transformée en charpie sur un plancher vermoulu à cet endroit tant il avait pris l’eau. C’était ça mon bureau.

Un havre de paix où je m’étais installé comme dans une barque de sauvetage quelques jours plus tôt, à l’étage de notre société qui commençait de prendre l’eau, au figuré, depuis que nombre de ses membres en avaient été « remerciés ». De là à imaginer que la directrice générale, telle qu’elle s’autoproclamait avec force pompes, en viendrait à me demander de passer de la case « responsable éditorial » à celle de préposé au standard téléphonique – monopolysation indue, sans toucher les 20 000 euros –, il y avait plus qu’un pas : un fossé, un gouffre que jamais je n’aurais cru être amené à franchir. Il est des Rubicon inattendus : jeter un pont, par mon acceptation passive à cette demande, entre des fonctions aussi diamétralement opposées aurait été signer mon arrêt de mort. Mort pourtant, je l’étais déjà, mais je ne le savais pas.

De ce jour où j’avais crié à l’hydre à deux têtes ma rage et mon refus de m’assujettir à sa loi, j’étais entré en disgrâce. Et rien ne serait plus comme avant. Pour quelque temps cependant, je serais un Pompée émérite, replié tel von Paulus dans Stalingrad – pardon du décalage temporel –, je rendrais coup pour coup, bien décidé à ne pas lâcher un pouce de terrain face à l’ennemi déclaré. De franc-tireur du verbe, j’avais rétrogradé au poste de sniper de la résistance face au grand patronat. Il ne saurait y avoir d’anachronisme lorsqu’on lutte pour sa vie. Hic Rhodus, hic saltus. Quand je pense que Nicole Lemmal a eu le culot ce jour-là de m’indiquer que j’allais avoir une « formation standard téléphonique », j’ai l’impression de rêver debout. Avoir édité en une année plus d’une trentaine d’auteurs dans des genres aussi divers que variés pour quitter le Berchtesgaden des lettres auquel j’étais parvenu à me hisser, choir ce faisant dans la cour des petits, au rez-de-chaussée, où grouillait ce qu’il faut bien qualifier de lumpenprolétariat des stagiaires, non merci. Plutôt crever, je me suis dit. Bien vu l’artiste, t’es mort !

Ça se passe comme ça dans l’édition. On vous prend, on vous teste, on vous jette. Du moins, un certain genre d’édition : celui où un pauvre type, quoique plein aux as, décide de jouer au monsieur Jourdain des lettres pour épater bobonne. Comme dirait Jack-Alain Léger, « on en est là. »*

*Pour savoir où on en est quand on en est là :

Jack-Alain Léger, On en est là, Denoël,2003, 284 p.

On avait cru noté dans « Maestranza », par delà sarcasmes et cris d’alarmes, comme une accalmie chez Léger. L’art de vivre, la douceur d’être lisboètes semblaient avoir apaisé un temps l’auteur, qui s’était ensuite déchaîné de plus belle dès son retour sur le sol de la Douce France. Cette fois-ci, pas de tendre aurore qui succède à la fureur crépusculaire du naufrage : le romancier qui n’a jamais pris la peine de mâcher ses mots et de ménager ses arrières – et qui a déjà laissé maints abattis dans l’aventure littéraire – s’en prend bille en tête à la mascarade débile de la dernière élection présidentielle. Ce sera Merde in France.

Et ça fait mal. Passés au crible tous les Charlot des médias, les grand-Guignol de la politique, les coincés du verbe et les pisse-froid du langage. Comme à son habitude, le ton est alerte, le mot jouissif et nul n’est épargné : Chevènement, Chirac, Jopsin, Bayrou en hymne à la beaufitude d’une « république bananière », certes, mais aussi la levée du faux secret : la fusion Léger-Paul Smaïl suivie de l’effroyable récit de la kabbale germanopratine ourdie contre celui qui a osé donner dans le romanesque avec « Ali le magnifique ».

Emaillé de citations empruntées à notre élite décrépite, « On en est là » vous emporte au coeur de la tourmente, entre deux digressions et trois règlements de comptes. Fait un sort mérité à la TV qui bourre le mou et aux adeptes du show perpétuel. Jack-Alain Léger n’est jamais aussi plaisant que lorsqu’il se raconte, se laisse tomber en transe devant un tableau de Velasquez tombe un à un les masques du crétinisme. Il n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il conspue la pseudo-modernité, se range sous la folie de Cervantès pour révéler son propre visage fissuré. Tant de justesse, tant de lucidité fait froid dans le dos et chacun estimera à leur juste valeur les « intellocrasseux » et les gloubiboulguologues qui préfèrent voir là délire de vieille Rossinante fourbue de l’Histoire.

Indéniablement, il y a chez lui un côté enfant-qui-crie-au-loup, mais tant que ce cri-là retentira, Léger, apôtre de la fiction, restera un modèle de résistance au népotisme et aux éternels requins de la prébende.

Qu’est-ce qui avait précédé ce moment fatidique ? Sur quel vague surfé-je avant que ce tube dans lequel je m’étais impunément engagé me revienne en pleine gueule, rouleau écumeux des plus dévastateurs ?

Répondre à cette question demanderait, supposerait, exigerait que je puisse remonter le temps, reprendre le cours des choses à sa racine pour mettre à plat, ex-pliquer la chaîne des événements successifs qui ont constitué à la longue ce vaste bourbier où je suis maintenant enlisé jusqu’au cou. Mais je n’ai pas ce pouvoir. Et à vrai dire, je n’en ai pas vraiment envie. Il me faut pourtant témoigner des tourments que j’ai vécus, et qui m’ont amené à ce que j’ai fait. « Ce qui a fait de l’Etat un enfer, note Hölderlin, c’est que l’homme a voulu en faire un paradis. » La dantesque Rose des bienheureux je l’ai projetée pour mon malheur dans une entreprise qui n’était destinée qu’à répandre paillettes et poudre au yeux, à défaut de la bonne parole dont devrait avoir souci tout éditeur qui se respecte. Devenir éditeur, ce que je chérissais le plus au monde ? Cela a consisté à enfiler la tunique de Nessus qu’on me tendait, cadeau empoisonné dont je me suis emparé avec avidité, oublieux du proverbe : timeo danaos et dona ferentes. Voilà la passion qui a dévoré mon âme, mais ces pages sont la Déjanire qui m’apportera le repos.

Abusé, trahi, mené par le bout du nez parce que j’ai cru au prophète qui m’y a fait entrer, je suis désormais un damné du verbe. Un répudié des livres. Un préposé kafkaïen aux fourches caudines de l’Oubli. Qui donc me donnera l’absolution en mon tréfonds boueux ? Humilié et défait, j’ai pourtant livré bataille contre le Samnite Martin-Filhou-le-sans-torts pour lui faire rendre gorge. L’infidèle à la cause du livre devra capituler un jour ou l’autre, j’en suis convaincu. Son venin même qui m’a terrassé, j’en ai gardé suffisamment pour le lui retourner. Puisse le poison de ces Fabuleuses exactions attaquer à son tour la peau de ce mécréant, et l’amener, tel Héraclès dans la légende, à demander qu’on le brûle sur place tant cette douleur lui est insupportable.

1bis

Attendez, à vous écouter, tous les torts reposent sur les épaules des autres, c’est ça ?

– Non je ne dis pas ça, mais il faut bien comprendre que les choses n’ont pas été tranchées dès le début. Quand je suis arrivé dans cette boîte, j’étais ravi et je voulais bien faire. Et puis…

– …On voit ce que ça a donné…

– Je disais donc que tout n’était pas soit blanc soit noir, avec quelques gugusses au milieu du marigot qui golgothent dans une zone grise indécidable.

Epargnez-nous le coup de la confusion entre bourreau et victime, on n’a plus de mouchoirs !

– Vous pouvez m’abreuver de vos sarcasmes si cela vous chante, peu m’importe. Maintenant si vous voulez que je réponde à vos questions, il faut bien que je reprenne les choses par leur commencement.

Continuez !

– Donc lorsque j’ai débarqué là-bas, l’idée c’était de parvenir à se fondre dans le groupe, à faire copain-copain avec les filles et si possible en mettre plein les mirettes du boss.

Et vous avez été bien accueilli ?

Ça on peut le dire ! Non pas que c’étaient toutes des nymphos prêtes à se jeter sur le premier mec qui s’installait – quoique je me souvienne de Sonia Ménon, préposée à la gestion des libraires, qui est venue s’asseoir sur le rebord de mon bureau, à croisé ses jambes telle Ava Gardner dans Les tueurs et m’a soufflé en faisant la moue : « Tu ne m’invites pas à déjeuner ce midi ? ». Mais j’ai tout de suite pigé qu’elles attendaient autant de moi que moi d’elles.

C’est-à-dire ?

– Ben, tout le monde était inexpérimenté On avait tous bossé à droite et à gauche mais jamais vraiment dans une structure éditoriale de cet acabit, avec les responsabilités qu’on nous confiait ici ; c’était un beau challenge à relever.

Nous savons déjà tout ça, nous savons comment et par qui vous avez été contacté. En revanche, nous aimerions connaître votre état d’esprit lors de vos premiers pas en tant que responsable éditorial. Y a-t-il des personnes dont vous vous êtes méfié d’emblée, dont vous pressentiez qu’elles deviendraient des ennemis déclarés ?

– Vous voulez pas que je mette ma tête de suite sur le billot, si ? Dans le genre inquisition psychanalytique à deux euros, vous vous posez là. Allez vous faire foutre avec vos questions !

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