Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 2

Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 2

Frédéric Grolleau

– roman –

2- L’illusion

Mon recrutement avait été une rencontre de rêve, nimbée de ce qu’il faut d’irréalité et de flou hamiltonnien pour que, longtemps, je me refuse à y croire. Un dur labeur, régulier et en bonne partie bénévole, m’avait conduit à occuper une colonne d’un journal apprécié par l’intelligentsia intellectuelle et j’étais devenu – pour quelques semaines – le modèle du critique littéraire tendance et hippy. Je n’avais eu qu’à enchaîner une centaine d’interviews en direct des plus grands noms (mais aussi des talents les moins connus) de la littérature française, européenne, à alimenter de mes papiers les sites et revues auxquels je collaborais tel un tâcheron obstiné, pour que, soudain, tous les regards germanopratins se tournent vers moi.

Parmi eux, celui de l’homme-clef que Filhou venait de placer à la tête de sa société d’édition révolutionnaire, qui aiguillonnait d’ores et déjà le microcosme de l’édition parisienne (pléonasme) et dont beaucoup parlaient à mots couverts : tapuscrit.org. Christophe Dasbeste était une référence pour les pionniers du web, il irradiait de haut, étoile polaire infiniment éloignée du bourbier des intellocrasseux et plumitifs de basse-cour, les astres périphériques pour lesquels il figurait un royal chemin d’accès à la notoriété immarcescible. Par le biais d’un auteur ayant commis un estimable ouvrage d’esthétique sur l’Art Brut, qui était un de ses proches et que j’avais invité dans mon émission, Dasbeste m’avait contacté pour un déjeuner informel.

Discussion mondaine entre un Alsacien et un Lorrain ravis d’évoquer quelques lieux chargés de souvenirs. Débat sur la littérature d’aujourd’hui et la passion des livres qui nous anime. Le tutoiement s’était instauré tout naturellement, entre spécialistes qui se comprennent. Dans la foulée cette proposition : « je viens de monter une structure atypique dans le monde éditorial. Une fusée à plusieurs étages qui ne manquera pas de secouer le cocotier des éditeurs établis et des auteurs labellisés. Je cherche des personnes comme toi, de Hauts Liseurs – c’est le nom que nous comptons leur donner – capables de se prononcer sur la qualité d’un manuscrit et qui ne sont pas effrayés par le support Internet. » Fallait-il me le dire deux fois ?

La chaîne qui diffusait mes émissions s’épuisait dans la course au financement et à la notoriété. Les indices étaient loin d’être rassurants ; bientôt le groupe capoterait, j’en nourrissais la certitude, et seuls quelques cyber-rats affûtés danseraient quand tous les autres se noieraient sous le poids inerte du paquebot qui les entraînerait bientôt dans les flots de la déroute et du naufrage économique annoncé. Changer d’air était plutôt une bonne idée. Un nouveau déjeuner avec CB et le financier de sa structure avait été organisé : quelques litres de chianti et fournées de pasta alle vogonle plus tard, le poisson était ferré.
La seule question que m’avait posée Martin Filhou, « est-ce que vous croyez au projet ? », ne m’avait guère pris au dépourvu et j’avais martelé, avocat acquis à la cause à la seule vue du magot que sa défense allait lui rapporter, combien j’étais convaincu de l’ingéniosité avant-gardiste du concept.

Telle est l’humaine nature qu’elle s’accommode des plus grandes vacuités pourvu qu’elle soit autopersuadée des vertus que son adhésion immédiate lui apportera. Prendre le mords aux dents, telle est la félicité de l’impulsif. Qui veut élever un nouveau chien ignore l’orage. N’aurais-je pourtant pas dû deviner, avec plus de lucidité, le mélange d’affectif faussement compassé et de mépris déguisé pour ma singularité que symbolisait cette phrase lancée par un individu qui passait son temps à tripoter son portable et ne vous regardait jamais dans les yeux, condescendant à lâcher quelques mots-tests de sa langue serpentine, sa manière personnelle d’indiquer qu’il suivait le débat ?

2bis

Qu’est-ce que vous pensiez au juste de Dasbeste ?

– Un mec tellement tordu qu’il a fini par en devenir droit. Quand on le voyait, on avait l’impression d’avoir face à soi un monolithe à l’allemande, genre l’Ethique protestante weberienne incarnée. Je suis pas loin de penser maintenant que c’était surtout un beau naïf, si vous me passez l’expression.

Il vous a manipulé, n’est-ce pas ? Des informateurs nous ont rapporté qu’il vous avait engagé dans l’intention de faire mousser les auteurs de troisième catégorie, en balançant sur le Net des chroniques de leurs manuscrit lus par un critique dont on parlait un peu sur la Toile à l’époque ?

–…

Vous ne répondez pas ?

(hautain)

– Vos insinuations me dégoûtent. Vous ne pensez pas sérieusement que je vais vomir sur ceux qui ont tout fait, du moins au début, pour me donner la visibilité à laquelle j’aspire ? Vous croyez qu’on s’en tire comment dans la jungle culturelle parisienne si on n’est pas un adepte de la stratégie du déjeuner ? Vous pouvez le noter dans votre fichu procès-verbal : moi, je n’ai jamais sucé personne.

Vous vous animez, c’est déjà mieux que rien. Si être grossier vous aide à dégoiser ce qui est bloqué au fond de votre gorge, mitraillez-nous d’insultes ! Si ça vous aide… Mais revenons à ce qui nous intéresse. On a tout notre temps. Dites-nous comment l’ambiance a évolué…

– Je ne vous apprends rien, j’imagine, si j’affirme que l’atmosphère détendue a dégénéré lorsque Dasbeste et Bocale son bras-droit ont été virés à coup de pompes dans le derche par Filhou. Des Church certes mais dans le cul quand même. Que personne parmi les anciens les anciennes n’ait levé le petit doigt pour demander à ce que Dasbeste demeure à son poste, ça m’a profondément choqué. C’était déjà chacun pour soi et Dieu pour tous !

D’accord, mais vous savez qu’il a négocié son départ dans de bonnes conditions : un an de salaire, au train où il émargeait, y’avait de quoi acheter une maison de caractère à Roscanvel !

– Et alors ,vous voulez dire qu’il est parti dans de meilleures conditions que moi ? Vous êtes de fins observateurs je l’admets….

Nous reviendrons plus tard sur les conditions de votre « sortie » à vous. Pour l’instant, on ne met pas la charrue avant les bœufs et on suit le fil chronologique, okay ? Qu’est-ce qui se passe lorsque Dasbeste prends ses cliques et ses claques ?

– Il se passe qu’on s’attend à ce que ce soit Bocale qui prenne la relève pour faire du chiffre, mais il est trop mou du ciboulot et à la surprise générale il se carapate lui aussi après une semaine de négociations avec Filhou.

Tout ça parce que le financier voulait donner son propre nom à la maison d’édition « traditionnelle » qui devait accueillir les manuscrits émanant de tapuscrit.org pour faire croire que les vannes des oeuvres de génie jusqu’ici forcloses étaient enfin ouvertes au grand public ?

– Je vois que vous êtes bien renseignés en effet. Oui, c’est exactement ça : le moment zéro d’avant la chute, c’est quand Martin Filhou décide en plein comité édito de donner ses initiales à sa future boîte tradi. Vous visualisez le topo ? Un mec me fait entrer dans une maison d’édition pour que je bosse à ses côtés en dénichant des perles rares, pour que je découvre de nouveaux talents, que je crée des Prix littéraires et des nouvelles collections. Cinq mois plus tard, le Guignol qui tire les ficelles du budget dans l’ombre le limoge ! Qu’est-ce que je fais dans cette galère, moi ?

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