Feuilleton littéraire de l’été 2025 : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 3

Feuilleton littéraire de l’été 2025 : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 3

Frédéric Grolleau

– roman –

3- Les premiers pas

Au début, j’y étais allé à tâtons. Pas folle la guêpe. Mais inoculé à la vitesse grand V, le virus de l’éditionnite high tech ne m’avait laissé aucune chance : après deux mois de période d’essai commencée en mai 2001 où je travaillais selon un 3/4 temps, j’avais demandé au big boss de passer à temps complet, sous l’influence de mon alter ego dans la place (un chroniqueur de première bourre archimondain mais pas trop punk, plume au vitriol du sulfureux Arkaïa). Première erreur. Je me croyais mithridatisé contre les abus de pouvoir, inféodé que j’étais de manière explicite au despote en place, Dasbeste et son séide ultrafidèle, Emile Bocale.

Nul n’est cependant à l’abri du patron par excellence, ce type friqué et toujours plus pressé que Paul Morand qui vous embauche par tocade et se demande ensuite comment il va bien pouvoir se débarrasser de vous étant donné l’astronomique montant des charges salariales que vous représentez avant toute chose. Mais revenons au lieu du crime. L’endroit est accueillant. A l’abri d’une arrière-cour pavée et arborée (quelques arbustes, du lierre et de la chienlit qui résistent au taux de pollution extérieure) s’ouvrent des locaux en U. Sol béton ripoliné style loft branchouille. Piliers rétro, pierres de taille apparentes et poutraison d’époque repeinte en en blanc marmoréen s’harmonisent avec les grandes verrières de cet ancien atelier où il fait bon travailler. A l’étage, un vaste bureau destiné à Dasbeste (et Filhou à l’occasion), où se tiennent les réunions éditoriales hebdomadaires, complète les appas du lieu. Quelques rayons de soleil compensent la musique envahissante des graphistes qui occupent l’autre partie de l’étage. Il n’est pas dit qu’ils soient aussi talentueux qu’ils sont capables de monter le son de leur sono, mais je le souhaite pour eux ; ils quitteront les murs deux ans plus tard en avril 2003.

Pour l’heure, les choses se déroulent sans anicroche : une place dans le dispositif m’est attribuée. Je commence à lire les premiers manuscrits qu’on me soumet et à rédiger des avant-critiques. Une vingtaine de personnes animent tous les jours tapuscrit.org, transmuant son tapageur mot d’ordre (« si t’es cap, t’as qu’à » – SiTkapTaK) en une montagne de dossiers, d’échanges électroniques, de textes imprimés.
Le principe de la société est le suivant : pour la première fois, tapuscrit.org permet aux œuvres significatives de sortir de l’anonymat, d’être rapidement lues et critiquées et enfin d’être publiées (on peut rêver). Comment ? tapuscrit.org est un véritable comité de lecture professionnel associant plus d’une centaine de libraires et de revues spécialisées (mon oeil !), pour orienter, recommander et défendre le texte que vous lui envoyez, par courrier électronique exclusivement, auprès des éditeurs et des lecteurs. Avec tapuscrit.org et la force de son comité de lecture, vous signez gratuitement un contrat d’édition, votre texte est protégé, votre manuscrit est immédiatement disponible sous forme de livre ou de fichier électronique, vous percevez des droits d’auteurs, vous vous faites connaître du public et vous bénéficiez de conseils et d’un magazine littéraire dynamique.

Sur le papier ou sur le web, tout cela est bien beau*, mais dans la réalité, ce libre accès démocratique à la diffusion des œuvres et des idées n’est possible que si chaque inscrit paie rubis sur l’ongle le livre qu’il souhaite voir imprimé à la demande (selon un principe technique que Dasbeste a mis au point avec Bocale pour le compte de l’éditeur chez qui il travaillait précédemment). Or, si le prix de chaque livre n’est pas exorbitant en soi (il y a même une réduction pour ceux qui achètent des paquets d’ouvrages du même tonneau, comme les packs de bière dans les supermarchés), les frais de port s’avèrent colossaux. Ce qui découragera, ainsi que d’incessants problèmes de fabrication (erreurs, coquilles, inadéquation des traitements de texte avec l’impression, etc.), bon nombre de velléitaires.

*Pour bien comprendre l’arnaque, ce teaser :

« Vous écrivez et vous ne savez pas à qui envoyer votre texte ? tapuscrit.org vous ouvre les portes de l’édition ! Pour en savoir plus, découvrir nos manuscrits ou connaître nos futures publications, rendez-vous sur notre nouveau site : www.tapuscrit.org »

3bis

Qu’est-ce qui fait que ça n’a pas fonctionné ? Le concept est novateur, le media plutôt dans le collimateur de tout le monde. Pourquoi la sauce n’a pas pris ? Nous savons que Filhou a investi une somme considérable dans la construction de la base de données du site.

– Je peux vous répondre sans tortiller. Ça n’a pas pris parce que Filhou traîne derrière lui une réputation à pis que pendre. L’outil fonctionnait, les auteurs de tous horizons déposaient leurs manuscrits à vau-l’eau. On en avait parfois 400 par mois ! Les critiques faites maison stimulaient les libraires et les réseaux de lecteurs organisés autour du pôle édito. A la suite de quelques partenariats foireux avec des maisons qui jouaient les seconds couteaux, les premiers livres qui ont paru chez MF (la version papier du site électronique) ont attiré l’attention. Y avait quelques auteurs connus dans le lot, et les journalistes en ont parlé un peu…

– …mais pas de manière suffisante pour que les premiers tirages de 3000 exemplaires soient écoulés. C’est qu’il avait les yeux plus gros que le ventre, votre patron !

– En fait, sur ce plan-là, il avait plutôt raison. Au lieu de tirer en off-set à 800 exemplaires il a préféré faire un gros tirage sur Cameron, ce qui lui permettait de réduire les coûts en faisant imprimer en même temps deux ouvrages sur le plateau, du moment qu’ils avaient le même calibre, c’est-à-dire le même format et un nombre de pages similaires. Et puis, vous savez, il faut déposer au mois 1500 exemplaires chez les libraires répartis sur tout le territoire si vous voulez qu’un livre soit remarqué. Qui ne risque rien n’a rien.

Bon, admettons, mais elle était où son erreur, alors ?

(le sujet s’agite)

– Bonne question ! Pour synthétiser, elle était double : d’une part, il n’a pas tenu assez compte des ragots qui circulaient sur son dos. Or, ses ennemis qui ne datent pas d’hier l’ont pourri dans la presse spécialisée en le présentant comme une sorte de Bernard Tapie de l’édition. Avec une telle marque entre les épaules, difficile après de faire le joli coeur auprès des auteurs ou des associations en demandant des textes sans verser d’à-valoir en contrepartie sous prétexte que vous leur offrez en échange un site web. Vous me direz, y a toujours des cloches qui se précipitent pour se faire exploiter, et un malotru comme Filhou connaît comme pas un la nature humaine et son abyssale connerie. Vous auriez pas un peu d’eau ?
D’autre part, il a refusé d’ouvrir son portefeuilles là où il aurait vraiment été nécessaire de le faire, je veux dire pour les opérations de communication auprès de la presse. Vous avez déjà vu des journalistes fin de race qui pondent un papier sur un bouquin sans que l’éditeur ou son service de presse ne leur graisse la patte ?

Ce n’est pas vous qui posez les questions, je vous le rappelle. Vous parlez de corruption ?

(faussement condescendant)

– Comme vous y allez, non non. Je parle de rencontre amicales autour d’un déjeuner ou d’un dîner, je parle de menus cadeaux et services rendus. Trois fois rien. Mais si vous n’astiquez pas le bonhomme ou la greluche, vous croyez qu’ils vont s’intéresser à votre lire, perdu qu’il est dans la masse de tout ce qui est publié chaque semaine ? Allons….

Pourtant, Martin Filhou n’est pas né de la dernière pluie, il sait bien comment tourne le business. Alors, pourquoi n’est-il pas allé au bout ? Il avait fait le plus dur en un certain sens.

– Vous voyez : vous avez du mal à cerner le personnage vous aussi.

Peut-être, mais nous nous n’avons pas fait ce que vous avez fait. Veuillez répondre à la question qui vous a été posée, je vous prie. Pourquoi Filhou n’est-il pas allé au bout de son projet ?

– Comme vous voudrez. A mon avis, la com’ sur les livres qui vient après tout le tintouin de la fabrication, de l’impression, des couvertures, des réunions avec les représentants etc., ça a été pour lui la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il n’avait pas prévu que le marché dans ce secteur serait aussi froid, que ça prendrait autant de temps. Et, comme tapuscrit.org avait englouti déjà 150 000 euros de fonds propres, il a voulu tout de suite palper du cash sans plus mettre la main au larfouille. Ca a été son erreur car ici-bas tout se paie, surtout l’intérêt journalistique.

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