Marine Atlan, La Gradiva

Marine Atlan, La Gradiva

Il ne s’agit pas de l’école en révolte, mais d’un voyage scolaire entre sciences et littérature à Naples et Pompéï, au volcan donc ; il s’agit peut-être au-delà du portrait juste, net et tendre, de ce qui pourrait expliquer l’éruption du système ! 

Il s’agit donc d’un voyage scolaire, ou comment raconter l’histoire d’un groupe plus ou moins disparate, mais uni dans son âge, par son âge, sa fièvre, son désir et son rapport assez distancié à l’objet du voyage. Histoire et culture, émotion, beauté, mystère, passé ou futur même ; le point de vue fluide change, glisse et nous entraîne. Leurs professeures sont prêtes et émouvantes et justes dans leurs questionnements permanents et attentifs, entre pédagogie et réflexions plus personnelles. Pourtant, malgré la sincérité de leur engagement, face aux élèves, face au volcan, magistralement là, ou dans la Pompéï figée de la catastrophe, dédalesque et sensuelle, la transmission se fait difficilement.

La gradiva, celle qui avance, ne vient qu’en trébuchant à la rencontre de ces élèves qui, parce que leur jeunesse fait trop de bruit, ne sont pas vraiment au rendez-vous. Cet échec en apparence – entendons-nous bien – est remis en question par la visite finale du musée lorsque, dispersé, le groupe s’affronte à la massivité d’une culture qui lui échappe et le happe simultanément. En même temps, quelque chose de la grande question que nous pose l’art émerge, décalé, et reste dangereusement informulé… pendant cette même visite du musée d’archéologie de Naples, parce que, renvoyés chacun à sa solitude, les élèves connaissent de brefs face à face entre eux et des œuvres, comme des brèches vers l’émotion, temporelle, esthétique ou existentielle, miroir et abime, memento mori et énigme.

Le viatique entre saveur et savoir, préparé par les professeures, reçu tant bien que mal, ne semble pas les aider à s’orienter devant la gravité des questions qui les assaillent alors, dans le brouhaha. Et la visite s’achève en débandade “sanglante” au vestiaire. Ce groupe touchant et chatoyant se ressemble aussi par son langage, vif, cynique, souvent cruel, et si incisif mais aussi aveu douloureux de leur difficulté à approfondir ce qu’ils et elles ressentent et s’efforcent de comprendre, un peu. Leurs phrases, ainsi, qu’ils et elles ne finissent jamais, disent leurs liens, viscéralement  » frère ». Ainsi, « frère » disent-elles, disent-ils indifféremment dans la chambre des filles, dans les ruelles de Naples, à la table d’un soir, au restaurant, dans un merveilleux débat politique entre élèves sous l’œil magnifique de leur professeure, débat dont devraient prendre leçon nos politiques.
Leurs phrases, qu’ils ou elles ont du mal à armer pour explorer leur désarroi, ce trop de difficultés, devant leurs propres rites de passage : vers l’amour, l’amitié, traitée ici dans toute sa brûlante équivocité, la différence sexuelle, la différence sociale, la différence des genres. Leurs phrases qu’ils ou elles ne finissent jamais restent en suspens quand déjà si jeunes, et ils le savaient, ils seront frappés par le destin qui redonne à chacune chacun sa place : jamais un coup de dés n’abolira Parcoursup, impitoyable Pythie dont ils et elles attendent fébriles et reçoivent, dans toute sa tranchante opacité, les résultats, le verdict en fin de séjour.

Sans doute quelque chose des difficultés de l’école se dit quand la lecture par eux de la chambre des mystères, à la signification perdue, mais aux sens offerte, les laisse confus, malgré l’accompagnement plein d’encouragement à déchiffrer leur émotion comme leur ignorance, malgré quelques sursauts maladroits. L’échange maïeutique devant la fresque, sublime, qui les effraie, beauté dont elles et ils ne se sentent pas dignes, aurait pu les préparer à mieux apprendre le métier de vivre. Au dortoir, le soir, les filles modernes, jeunes, tendrement délurées, et pourtant pleines d’archaïsmes naïfs, à l’assaut tremblant d’une sexualité qui les apeure, rejouent dans l’intimité de confidences entre alcool et cigarettes, les mêmes questions d’initiation : eros et thanatos vont de la fresque à la chambre, du passé au présent, témoigner de leur règne, version antique, version profane, éprouvé…
Du groupe des garçons, un jeune homme, incertain dans ses identités, qui danse avec grâce dans le train du trajet d’aller va se détacher, bouleversant, guetté par un dévoilement douloureux du mystère de ses origines. Jeune Œdipe, jeune aveugle qui se rattache à un brin de légende familiale, bientôt désillusionné et se détachera encore au point de n’être pas de celles et ceux qui rentrent à Paris. 

La profondeur troublante du film se comprend, si l’on s’attache comme Marine Atlan nous y invite, à questionner notre propre rapport à l’image. Image un : un couple fait l’amour, pointe au fer rouge du triangle mimétique qui perfore deux paires d’yeux dévorants, amoureux, fascinés et douloureux : seul dès lors leur silence parle.  Image deux : une photographie en noir et blanc, usée et chérie, trop chérie et mal déchiffrée, pour toute carte dans le territoire perdu d’une autre histoire d’amour, d’une conception, d’une grand-mère, d’un amour, d’un tremblement de terre, d’une mort, d’un exil, d’un palais, d’un fantasme dont la déconstruction fera effondrement. Le dévoilement comme vérité insoutenable.
Image trois : le profil perdu, égaré et épuisé d’une professeure qui doute et qui paiera au prix fort d’avoir continué d’y croire alors qu’elle n’y croyait plus vraiment parce que le monde est trop dur à venir pour ses élèves, parce que le passé est trop lettre morte pour ses élèves, parce qu’elle même en devinant les failles et les douleurs de ses élèves n’arrive qu’à souffrir davantage des siennes, solitaire, toujours solitaire. Image quatre : la femme gravide, moulage mal interprété de la femme qui meurt, au sol, tordue, et qu’on a longtemps dans sa torsion figée dite gravide, porteuse de vie, et qui dit puissamment la torsion du corps dans l’effroi de la mort, ce jour terrible de l’éruption du volcan décrite par Pline.
Image cinq : le volcan et la ville frénétique sous la menace. Image six : les citronniers en fruits. Il n’y a pas de carte postale, il n’y a que la hantise d’images qui nous fascinent et décident trop souvent pour nous. Le fascinus ? divinité mineure protectrice, phallus tout puissant et écrasant, tout tourne autour de l’effroi de l’origine et de la fin, entre les deux « nocte una quivis vel deus esse potest » (Par une seule nuit, n’importe qui peut même se transformer en dieu) : ce vers d’une élégie de Properce nous est soufflé dans le film comme pour brouiller mieux une dernière image fascinante et trompeuse. 

Ce film prenant et dense, solaire et déchirant au tempo éruptif est à sa façon une autre histoire de l’œil, la réponse pour aujourd’hui à Freud et Bataille par l’œil d’une réalisatrice d’aujourd’hui. 

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