Feuilleton littéraire de l’été 2025 : Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 4
Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal (ou de la dictature littéraire d’un gâteux richissime qui se croyait arbitre du bon goût parce qu’il fut un jour expert en livres de comptes)
Frédéric Grolleau
– roman –
4– Le requin est dans le pré carré
Aucune révolution technologique ne s’est imposée en un jour, et l’équipe entière sait qu’il faudra engager le fer avec les éditeurs traditionnels qui voient d’un mauvais œil le financier Filhou débarquer sur leurs plate- bandes. Au pays de la chasse gardée, le braconnier nanti de ses filets new age n’est pas roi. Et dieu sait dans l’océan des lettres que Martin Filhou a plus la réputation d’un requin que celle d’une poiscaille insignifiante. Or « dans l’état de nature, le plus gros poisson mange le plus petit », écrit Spinoza ; dans le monde de l’édition, aussi.
Que vous soyez bon nageur ou pas, si vous croisez MF au creux d’une vague, il vous bouffe, c’est couru d’avance. La seule chose que vous ne puissiez estimer, c’est combien de temps il prendra pour vous découper en morceaux et vous digérer. Il y a chez cet homme qui tient du monstre froid nieztschéen, celui-là même qui vous rend aussi froid qu’il l’est, une façon de cruauté chinoise à l’ancienne qui ne trompe pas. Vous faire souffrir ne l’intéresse un tant soit peu que s’il parvient à en tirer un minimum de plaisir.
Comment cet individu, qui tient sa puissance de son immense richesse familiale, est parvenu à constituer à lui tout seul un lobby du livre en rachetant des sociétés éditoriales en mal de financement, en les relançant façon Tapie, demeure un mystère. Un mélange d’arrivisme, d’entrisme et de patience de l’araignée filant sa toile. (Rien d’étonnant à ce qu’il ait fini par mettre sa patte sur un projet lié au web*). Toujours est-il que Filhou a les moyens de sa politique – qui est souvent celle de la terre brûlée –, et qu’il entend bien par ce nouveau vecteur se faire reconnaître de ceux qui le regardent encore de haut depuis le sixième arrondissement parisien.
*Comment faire passer des vessies pour des lanternes :
Communiqué de presse
Qui ?
La maison d’édition Martin Filhou lance ses premiers textes au début du mois de février.
Au programme : Georges Marque (Un jour pourri), Nicolas Francis (premier roman : Les ailes de l’avion étaient vertes) et Tavae Claudius (témoignage : Peine aggravée).
Comment ?
*Un catalogue varié, dynamique, déterminé à valoriser l’Ecrit et à le décliner sous toutes ses formes (livres illustrés, pamphlets, BD, etc.) et dans tous les genres (de la poésie au théâtre, en passant par les sciences humaines, etc.). Diversité donc, histoire que chacun s’y retrouve.
*Une ligne éditoriale résolument moderne, dynamique, fondée sur l’originalité et la spécificité du texte. Martin Filhou, ce sont 5 éditeurs au sein d’une équipe soudée, aux profils différents et riches (P. Foulques, M-C Nissatan, F. de la Grolle, N. Lemmal & L. du Perche).
*Une véritable sélectivité qui s’opère grâce à des moyens plus adaptés à l’offre et à la demande : les auteurs déposent leurs textes sur le site de tapuscrit. org et ont accès à un service d’impression à la demande. Ils sont distingués par un Comité de Hauts Liseurs (composé de professionnels) qui leur donne l’opportunité d’être publiés par la suite.
Pourquoi ?
Tapuscrit.org possède une année d’existence et d’exercice. Ses objectifs ? Offrir la chance à chacun de donner vie à un texte, découvrir de nouveaux talents, développer la coédition. tapuscrit. org travaille de concert avec un ensemble de partenaires éditeurs, libraires, critiques et journalistes. tapuscrit. org est donc un carrefour où se rencontrent tous les acteurs du processus de l’édition. Martin Filhou en est l’aboutissement logique, les textes publiés ayant été mis en valeur par le Comité de Hauts Liseurs, puis sélectionnés par un Comité interne qui juge de leur cohérence avec les orientations de la maison.
Pour conclure et pour en parler :
Martin Filhou est une nouvelle maison construite sur les piliers de l’édition traditionnelle mais dotée d’instruments et d’un fonctionnement inédits (Internet). Un lien entre papier et outil Web, entre éditeur et écrivain, entre l’auteur et le public. Une maison en accord avec son temps, qui redonne un souffle et dévoile d’autre horizons à la littérature générale.
4–bis
– Concrètement, comment s’est traduit dans l’équipe la prise de pouvoir par Filhou et Lemmal ?
– Ça avait tout du putsch. Les deux jefezuelos à propos desquels on n’entendait auparavant que des compliments sont devenus du jour au lendemain des malfrats de la pire espèce. Bocale était un rampant qui n’avait pas su, pas voulu saisir sa chance et Dasbeste un hypocrite qui avait monté une véritable société secrète, comme celle qui constituait l’architecture opaque du troisième Reich, plutôt qu’une maison d’édition ouverte. Mâchées dans la bouche de Filhou et Lemmal, ces imprécations valaient opprobre publique. Les dieux de la veille étaient devenues des idoles creuses le lendemain et c’était à qui serait plus iconoclaste que les autres pour prendre du galon.
– On nous a rapporté que la nouvelle structure en place a modifié aussi la topographie des lieux et les fonctions de chacun. Comment avez-vous vécu ces métamorphoses ?
– Oui, c’est juste. Martin Filhou qui venait une fois par semaine à l’étage s’est installé au milieu de l’aquarium ; avec sa tête de poisson ça lui allait assez bien. Quant à Nicole Lemmal, elle a gardé le même bureau au milieu de la salle principale, mais elle l’a dédoublé (pour faire genre je suis débordée de travail) et avancé d’un cran pour surveiller tout le monde. Si Filhou se fichait comme d’une guigne de ce qui se passait autour de lui, Lemmal se la jouait désormais Panopticon à fond la caisse et elle…
– Pouvez-vous préciser ?
(Il rit nerveusement)
– Hé bien, en substance, elle passait son temps à épier les uns et les autres, à écouter les conversations téléphoniques, à dire tout haut le mal qu’elle pensait d’Untel etc. Surtout, à partir de ce moment, elle a révélé sa vraie nature de pute parano en montant systématiquement les gens les uns contre les autres. Nos bureaux ont été déplacés, nos tâches davantage précisées, cahier de charges à l’appui. Un ersatz de discipline militaire s’est profilé. Moi, pour répondre à votre question, ça ne m’a fait ni chaud ni froid. J’étais là pour bosser, qu’importe le décor et les médailles qu’on nous accrochait sur le plastron !
– Nos rapports évoquent des crises de larmes récurrentes, des insultes répétées, voire des menaces comminatoires. Confirmez-vous cela ?
– Oh que oui ! Il ne s’est plus passé ensuite une seule journée sans que les messes basses, les complots et les dénonciations ne soient le lot quotidien de tous les employés. De ce moment datent aussi les comités édito qui se sont transformés en procès staliniens : tandis qu’on y expédiait le sort de malheureux manuscrits que personne ne lisait, à part quelques bonnes âmes égarées, c’est-à-dire idéalistes, Nicole Lemmal profitait de la présence de tous pour lâcher de véritables missiles. Si elle a épargné Marie-Claire Nissatan (sans doute parce que mon collègue Foulques avait l’air de vouloir la faire craquer en des délais autrement plus expéditifs), elle ne s’est jamais privée de flinguer en direct live la pauvre Laurence du Perche qui avait contre elle de maîtriser le monde obscur de la cession des droits dérivés et des foires internationales aux livres. Dés le début, Laure était le « sujet supposé savoir » dont parle Lacan et cela, Lemmal ne le supportait pas .
– Dont parle qui ?
(excédé)
– Laissez tomber.