Évaporées…

Évaporées…

Elle s’appelait Marilyne, une voisine potelée dans un village picard, au milieu d’une grande forêt. J’avais seize ans, j’affichais crânement des jeans masculins et des cheveux bouclés que j’hirsutais tant que possible. En été, Marilyne, au contraire, était le parangon de la féminité : robes très courtes en nylon fleuri, chaussures à talons compensés, cuisses laiteuses, ragotages permanents, les gens la détestaient, la regardaient de travers. Elle avait un amoureux maigre et tout aussi demeuré qu’on la jugeait, elle. Un jour, ma mère a dit : « c’est une évaporée ».
Dans le feuilleton « Les envahisseurs », les Extra-terrestres possèdent des pistolets design qui réduisent en un clin d’œil les ennemis en tas de cendres. C’était terrorisant. Ma mère et moi regardions ça à la télévision, en bouffant anxieusement des boules de chocolat au lait bon marché. D’ailleurs, tout le monde regardait aussi, la même chaîne, chacun chez soi, le même soir au même moment, et s’amusait à boire un coup le lendemain, un petit doigt en l’air, marque de fabrique des ennemis de classe, selon David Vincent.

Les Aliens des « Envahisseurs » ressemblent comme deux gouttes d’eau à des êtres humains, mis à part le petit doigt en l’air. Quand David Vincent réussit à en exterminer, il les voit eux aussi se transformer en cendres, ce qui veut dire qu’il n’a toujours aucune preuve à fournir au monde de leur véritable existence. C’était le point d’orgue de l’épisode, la dissolution du sujet, à défaut de résolution du problème : nous l’appréciions comme un soulagement dans un halo de lumières superposées, les meilleurs effets spéciaux du moment. Au lycée, des copines plus averties m’avaient bien expliqué ce que représentaient les Aliens dans cette production américaine, que nous étions en pleine guerre froide, qu’il fallait vraiment les volatiliser…

A la maison, on ne connaissait pas encore la peur des printemps silencieux, nos deux grosses angoisses étaient les Martiens et la bombe atomique. Étions-nous vraiment horrifiées par les captations filmées d’Hiroshima ? La guerre, on en avait soupé, fallait passer à autre chose, des panaches de fumées et du bruit, des gravats et des cendres, comme en 39/45 sous les bombardements. Le champignon, les images en sont magnifiques, mais rien ne vaut la disparition fulgurante des Extra-terrestres dans « Les envahisseurs ». Et puis, la télé de toutes façons nous fascinait. J’aimais croire à ces énigmatiques monstres qui changeaient de l’ordinaire. Voilà pourquoi nous regardions cette daube.
La forêt, proche du village, n’a pendant longtemps généré d’autres craintes que les échappées possibles des fous de Prémontré, l’asile le plus proche, les défenses de sangliers dérangés, les fantômes ou l’atterrissage nocturne des soucoupes volantes.

Bernadette, qui est une amie, a bien connu Marilyne et ses grossesses nombreuses trop rapprochées. Bernadette est femme-pompier volontaire avec son mari et son fils. Plus récemment, ce sont les coupes à blanc dans la forêt qui l’inquiètent, elle craint aussi l’auto-combustion, l’échauffement des fourrages dans les hangars à céréales, les tas de pommes qui s’embrasent spontanément par l’accroissement important de la température interne du stock. Sacrée fermentation ! Sur une scène à Grenoble, une musicienne se voit privée de prestation, on lui coupe le jus et tout le monde de s’enflammer et de tirer la couverture à soi, en pleine canicule, mauvaise idée. Un grand degré d’excitation, un climax médiatique, des échauffements verbaux, passionnés, bouillants, ardents, énervés, parfois fumeux. Marilyne, qu’en pense-t-elle ?

Des pommes de pins qui explosent comme des missiles, on dirait un ciel d’été du 14 juillet.

Soif.

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