Le deuil sied à Électre (Mourning Becomes Electra) (Eugene O’Neill / Gwenaël Morin) – Avignon 2026

Le deuil sied à Électre (Mourning Becomes Electra) (Eugene O’Neill / Gwenaël Morin) – Avignon 2026


© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Nous étions à Avignon, pour la création de la pièce de théâtre d’Eugene O’Neill publiée en 1931, directement inspirée de l’Orestie d’Eschyle, le mythe grec en Nouvelle-Angleterre en 1865, à la fin de la Guerre de Sécession, par Gwenaël Morin, qui depuis 2023, à l’invitation de Tiago Rodrigues, déploie son cycle avignonnais “Démonter les remparts pour finir le pont” inauguré par Le songe d’après Shakespeare (2023), ensuite le Quichotte d’après Cervantes (2024), puis Les Perses d’après Eschyle (2025) et enfin notre trilogie américaine (2026). 
Nous étions dans le jardin de la maison de Jean Vilar. Le premier fantôme ? Rien au jardin ne signalait le spectacle à venir, des chaises de jardin éparpillées, une table, des arbres, les cigales …. si ce n’est un ensemble sommaire de gradins, faisant face à la façade éclairée de la maison, et le grand mur latéral, côté cour, vierge cette fois, marqueur familier du rapport du metteur en scène au théâtre. La scène est vide. Ou alors, hantée ; on ne le comprendra qu’à la fin, à moins qu’on ne soit venu pour ça, justement. 

Le temps de s’habituer à des nouveaux prénoms, le temps de comprendre ce que Morin cherche dans ce nouveau répertoire, le temps de percevoir la force sobre, âpre et sensuelle de la magistrale et surmultipliée proposition de jeu et la pièce s’achève, trois heures ont passé, la nuit est tombée, certains spectateurs ont changé de place ; on a compris et on est enthousiasmé et on part avec des questions et des émotions pour longtemps, pour après… pour aujourd’hui. Florence Dupont, provocatrice, posait jadis la question : « qu’est-ce que la tragédie a encore à nous dire ? » Merci Gwenaël Morin, tellement : retour, retrouvailles, renaissance, revivification mais terriblement pessimiste : son propos pour notre temps, adressé et adapté à notre temps. 

Certes, c’est Lavinia qui attend son frère Orin… “Lavinia” : il y a l’idée d’une pureté dans cette étymologie contestée mais efficiente : Lavinia qui lave ou qui est lavée ? Jeune et parfaitement de son temps, elle attend le retour des héros (parfaitement de leur temps ?). Retour de guerre, autre façon d’être revenants : son père aimé, trop aimé, et son frère qui, lui, aime trop sa mère. Avec la guerre, O’Neil fait entrer d’évidence la mort dans sa relecture et la confronte avec force à l’éros. Mais se devine dans cette mise en scène une proposition sur le tragique de la blessure post -traumatique et nos vainqueurs, survivants, ne sont plus désormais que des vaincus, des revenants, des morts en sursis défaits et féroces. La guerre ?  « C’était comme assassiner le même homme deux fois. J’avais l’étrange sensation que la guerre consistait à tuer le même homme encore et encore, et qu’au bout du compte je découvrirais que cet homme, c’était moi ! », explique Orin. Freud est passé par là. Pulsion de mort. Le pire reste à venir, O’Neil ne le sait pas, Gwenaël Morin le sait. 

Les morts du cycle de la vengeance dans ce huis clos familial, la famille Mannon, espace tragique des Atrides immuables, vont se succéder, impitoyablement, les personnages convoquant aussi bien le destin que la force du mal, autre face judicieuse de la même interrogation. C’est Seth, ivrogne prophétique, figure imposée comme celle d’un metteur en scène présent pendant toute la représentation au plateau avec ses notes qui nous le dira : « Mais il existe un esprit du mal. Et je l’ai senti qui s’introduisait ici certains jours pour veiller aux choses — comme quelque chose de pourri dans les murs”. Les carnets de travail d’O’Neill renseignent sur sa visée, qui, au cours des cinq années (1926-1931) de gestation puis de rédaction, ne s’est pas modifiée. Dès le printemps 1926, il veut trouver « un équivalent moderne du sentiment grec du destin dans la psychologie ». 

Au souhait de l’auteur mort répond au plateau ce personnage-metteur en scène, avatar discret de Gwenaël Morin, qui souffle le texte, à la demande des personnages/acteurs, avec un bref “texte” ? en plein jeu, sans interruption. Il incarne avec force l’impossibilité de s’en écarter, du texte, permettant en même temps le resurgissement de la parole prophétique. Et souffler devient jouer. Ainsi doit mourir le père – mais ici nulle mention du sacrifice d’Iphigénie qui l’explique – cette fois de la haine de sa femme qui dénonce la domination d’un mari non aimé. Ainsi doit mourir la mère, des coups de ses enfants. Ainsi de même doit mourir son amant. Quand Orin tue l’amant de sa mère, Morin, ingénieux, nous montre littéralement et dans tous les sens que c’est toujours le même homme qui tue et qui est tué : trouvaille géniale soutenue par la superbe performance de son interprète.  

Mais il y a un autre problème : « Les morts ! Pourquoi est-ce que les morts ne peuvent pas mourir ? » Ravis, nous nous retrouvons – à nouveau comme de l’ignorer – secoués devant cet engrenage, alors que nous en connaissons le plus souvent la trame tragique. Deux signaux : d’une part, une douceur accompagne les spectateurs, leur place leur est réservée au plateau. Dans un premier temps, à travers la figure du chœur, ceux qui ne sont pas des Mannon, mais des proches, des amoureux, muets, accompagnent les meurtres et les suicides par une gestuelle bienveillante et résignée, et au-delà encore. D’autre part, se développe une volonté forte de faire comprendre l’intention d’O’Neil sur la scène inconsciente de ce rejeu, les non-dits, l’inceste, la haine ravalée, le désir vain d’un monde heureux, dans un final puissant. O’Neil voulait se démarquer d’Eschyle : on ne passe plus de la vengeance violente à l’instauration de la justice des hommes. Coupables, forcément coupables, les enfants parenticides et criminels, amoureux et qui se détestent, perclus de culpabilité, surgis dans la nuit avancée de l’horreur, sont condamnés, par eux-mêmes cette fois, entre tentation de délation, tentation de meurtre et abandon volontaire à la folie sans excuse pour Orin et à la mort emmurée dans la maison pour Lavinia.  

Prisonnier de sa faute, Orin tend à interdire à Lavinia toute forme d’accès au bonheur et Lavinia refuse tout partage à Orin. La vie n’est plus désormais qu’un deuil interminable et que chacun vit dans la solitude, dans la nuit sans matin. Un deuil sans expiation. Un deuil hanté où sévère plane le fantôme de la mère morte (souvenir autobiographique d’O’Neil et plus largement conception de la mère toujours absente dans un monde sans figure paternelle autre que destructrice, sans dieu autre qu’absent). Retrouver en mourant l’origine perdue, c’est ne pouvoir faire autrement que d’admettre la victoire de Thanatos, nous ne vivrons pas sur les îles bienheureuses. Les morts ont en plus perdu tous leurs droits. Les vivants ne le sont qu’en sursis. Et nous ? Nous serons, nous l’espérons, avec cette représentation maîtrisée et puissante, en tous les lieux de la belle tournée qui s’annonce pour cette troupe.

(Mourning Becomes Electra) 

d’Eugene O’Neill 

adaptation et mise en scène Gwenaël Morin 

Avec Fabien-Aïssa Busetta, Virginie Colemyn, Kady Duffy, Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon

Traduction Louis-Charles Sirjacq (L’Arche, 2026) ; lumières Philippe Gladieux ; assistanat à la mise en scène Canelle Breymayer ; régie générale Loïc Even ; administration, production, tournées Emmanuelle Ossena, Charlotte Pesle Beal – EPOC productions. 

Maison Jean Vilar, Jardin de la rue de Mons – Festival d’Avignon, les 7, 8, 9, 11, 12, 13, 15, 16, 17, 18, 20, 21, 22, 23 juillet 2026 à 22h, durée : 3h30. 

https://festival-avignon.com/fr/edition-2026/programmation/le-deuil-sied-a-electre-355076

Tournée : du 13 au 15 octobre 2026 au Théâtre Olympia – CDN de Tours ; du 4 au 10 décembre 2026 à La Commune – CDN d’Aubervilliers ; du 19 au 22 janvier 2027 puis du 26 au 29 janvier 2027 au TNBA – CDN de Bordeaux Nouvelle Aquitaine ; du 23 au 26 mars 2027 à Bonlieu – scène nationale d’Annecy. 

Production Compagnie Gwenaël Morin / Théâtre Permanent. 
Coproduction Festival d’Avignon, Bonlieu Scène Nationale Annecy, TNBA CDN de Bordeaux Nouvelle Aquitaine, Théâtre Olympia CDN de Tours, Les Célestins-Théâtre de Lyon, Théâtre de la Commune-CDN d’Aubervilliers, Théâtre du Bois de l’Aulne (Aix-en-Provence). Avec le soutien de la Ménagerie de Verre (Paris), résidences Bonlieu Scène Nationale Annecy, La Ménagerie de Verre (Paris), Festival d’Avignon, Maison Jean Vilar. 
La compagnie Gwenaël Morin / Théâtre Permanent est conventionnée par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.

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