Notes sur l’œuvre de Yasmina Mahdi

Notes sur l’œuvre de Yasmina Mahdi

            Toute œuvre originale nous ramène à notre condition première de non-voyant. C’est à pas comptés et comme à tâtons qu’il nous faut avancer pour tenter de comprendre ce qui nous touche, nous séduit et nous frappe dans le travail de Yasmina Mahdi.

            Ce qu’il nous semble discerner, d’abord, si nous nous aventurons dans une archéologie des émotions ressenties, c’est le moment qui précède l’apparition. L’apparition du premier trait sur la feuille encore blanche, encore noire, face à quoi le regard est nu. La surface plane est dotée d’une profondeur temporelle. Elle exhibe sa présence, en amont du geste. La réserve nous signifie que rien n’était là d’emblée, que tout dessin compose avec la possibilité du vide, du non-lieu qui tient lieu d’origine. Le support s’affirme autant qu’il se dérobe. En refusant de saturer l’espace de la représentation – la feuille de papier rectangulaire, fenêtre albertienne ouverte sur le monde, templum découpé dans le ciel –, l’image voile et dévoile l’abîme d’un même mouvement, révélant ainsi le lien essentiel qu’elle entretient avec l’effroi qui la sous-tend et que perçoit le regardeur. La surface n’est innocente qu’en apparence. Elle appelle le cadre qui conjure la terreur et rend légitime – nécessaire ? – la contemplation. Intuition profonde de Rainer Maria Rilke : « Ein jeder Engel ist schrecklich » («Tout ange est terrifiant », Première Élégie de Duino, 1923). L’artiste véritable envisage le désastre et par conséquent trace les limites entre lesquelles celui-ci doit s’inscrire.

            Sur cette trame indécidable, ce tissu troué-reprisé, quelque chose s’impose, et l’on sait que ce quelque chose aurait pu ne pas advenir. Il est en plus, comme un symptôme dictant le surcroît de sa contingence. L’Esclave s’éveillant de Michel-Ange vient à l’esprit, qui cherche à s’extraire de sa gangue de marbre, à ceci près que la plasticienne ajoute, là où le sculpteur soustrait. Mais les deux ont en commun l’effort immobile, la densité grâce à quoi l’espace écartelé acquiert une épaisseur temporelle. En un mot, la puissance.

            Dans la plupart des œuvres de Yasmina Mahdi, les marges blanches ou noires imposent cette zone intermédiaire, indécidable, participant à la fois de notre univers et de celui de l’artiste. Ce sont elles qui ménagent à l’orée de l’œuvre un seuil, métaphysique car ouvrant sur la surprise radicale d’une vision singulière, mélancolique car suscitant le vertige. Le regard est tenté de se laisser happer par la chute de papier qui sertit le motif proprement dit. Regard envisageant sa disparition, son ravissement dans cet espace paradoxal qui n’est ni un dedans, ni un dehors, mais une bordure participant des deux, tel le ruban de Möbius. L’œil sait qu’il est nécessaire, pour voir, de faire l’expérience de la perte – d’où le trouble, d’où la chute – puisqu’il est décidément – originellement – trop situé pour prétendre tout embrasser, et percé, crevé par la soif de saisir. Afin d’entrer dans la danse du visible, il abandonne tout savoir, toute certitude – tout espoir.

            Cette tension entre le plein du dessin et le vide des marges imprime à l’image, par son irrégulière régularité, un rythme faisant écho aux imperceptibles battements de paupière. L’image respire ; elle cligne. Le sentiment esthétique naît d’abord de ce déséquilibre qu’implique la syncope du clin. La cadence palpébrale préside à la beauté qu’elle inscrit dans la durée. Ici, le motif s’affirme à la manière des vagues investissant le rivage. Les contours incertains qu’elles tracent sur le sable invitent à repenser le temps.

            Sans doute faut-il encore, pour entrer dans l’œuvre de Yasmina, accueillir pleinement le phénomène qui précède l’identification des formes, l’instant fugace, impondérable, où le dessin n’est que dessin, la peinture seulement peinture, en-deçà de toute représentation et avant même toute lexicalisation ou grammaticalisation de l’image – avant toute mise en coupe réglée par le langage. Ainsi, dans la série des Vampires, le rouge s’impose d’abord comme couleur, comme tache de pure peinture avant même de signifier le sang. Le sang ne vient qu’après, il est anecdotique car il appartient déjà à l’ordre établi d’un univers lisible, au cosmos qui succède au chaos. D’une certaine manière, ce sang vient même trop tard, dans la mesure où sa visibilité nous emmène sur la fausse piste d’une signification achevée. Or, l’essentiel du plaisir esthétique provient de la déflagration que perçoit l’œil lors de cet instant primordial où la compréhension n’est pas encore de mise, où seul est à l’œuvre le Réel lacanien dans quoi nous pénétrons, désarmés. Pour paraphraser le psychanalyste, nous pourrions dire que la peinture, c’est quand on se cogne.

            Le temps investit les œuvres de Yasmina. Temps du regard, nous l’avons vu, mais aussi temps du récit, car chaque production propose, si ce n’est « une histoire » dans la mesure où la représentation reste toujours en-deça d’un inconcevable accomplissement narratif, du moins un fragment diégétique, sorte de photogramme que l’on croirait ravi à un tout plus vaste, et que hantent l’image d’avant et l’image d’après. Il semble que notre regard surprenne un passage, un fragment parmi d’autres possibles, qu’il vienne interrompre le flux, trancher in medias res afin qu’advienne la vision. La plasticienne paraît ainsi nous déléguer la responsabilité de la décision, faisant de nous un spectateur acteur dont l’inconscient est sollicité. Voilà sans doute pourquoi l’image, ici, nous obsède. Elle fait écho, toujours, à celles ignorées – censurées ? – que nous portons en nous. Ainsi, l’œil travaille, au sens freudien du terme, en amont et en aval de la figure où un fantasme livre bataille et prend forme à notre insu – littéralement se dessine.

            L’image s’affirme comme le lieu où se nouent les fils arborescents de mille récits possibles qui sont autant de scénarios virtuels, mystérieux et oniriques dans lesquels les réminiscences de Rebel Whithout a Cause rencontrent Blanche-Neige et Le Chat Botté, où l’on croise Goya, Velazquez et George A. Romero ou Dario Argento. La virgule esquissée d’une citation toujours subtile ouvre tous azimuts des horizons littéraires, picturaux ou cinématographiques. Le regard évolue dans des univers composites, rébus étranges que menacent l’effritement, la désagrégation, l’effacement. L’œil est surpris par l’inquiétude qui baigne les esquisses ; on pense irrésistiblement, ici ou là, à l’œuvre de David Lynch : Blue Velvet, Lost Highway, Mulholland Drive… Comme dans les longs-métrages du cinéaste américain, l’ambition esthétique pleinement assumée tient lieu d’unité. C’est elle qui récuse la dispersion du sens, l’entropie qui menace la représentation contemporaine de notre univers. 

            On pressent d’ailleurs toujours, dans le travail de Yasmina Mahdi, une manière de résistance qui contredit la tentation de l’informe. La structure, de façon systématique, se laisse deviner sous la peau du visible, ménageant souterrainement lignes de force et de fuite, articulant entre eux différents plans, différents états du monde, les superposant parfois. Ici, ce sera la gueule rouge en croix du chat terrassé opposant au regard le signe archaïque d’un nécessaire silence ; là, le hiéroglyphe incertain que lape dans la neige la langue affamée du renard ; ailleurs, la robe de telle Cendrillon dont le pan dans l’ombre rose évoque les strates plissées d’une falaise. On divague, on se prend à rêver d’un Étretat de velours. Se met en place, semble-t-il, une dialectique de la trace centrifuge et du trait centripète. La ténuité rigoureuse de la ligne contrecarre les désirs d’évasion de la couleur. Et cependant il arrive que l’une et l’autre se confondent, échangent leurs prérogatives pour mieux signifier l’intrication fertile de l’harmonie et du chaos que seul distingue peut-être l’esprit humain en quête de lisibilité. Sans doute les arts plastiques ont-ils vocation à révéler le remuement essentiel qui agite l’apparente impassibilité de la matière.

            Tous ces rapprochements, citations et autres collisions suggèrent l’idée d’une distance qu’entretient l’artiste vis-à-vis de sa pratique. Une ironie subtile nimbe l’œuvre, opérant là encore un délicat nouage entre profondeur et légèreté. Ainsi le regard velouté de la jeune fille candide avoisine-t-il l’esquisse suggestive d’une forêt de champignons, tandis que le vert tendre de la prairie où marivaudent deux amants juvéniles contrarie le sanglant regard admoniteur du renard qui nous dévisage. Si l’innocence est un spectacle qui flatte l’œil, le mal, lui, nous regarde. C’est ce va-et-vient entre humour et esprit de sérieux qui nous interroge, et peut-être nous oblige ; en dernière instance, c’est lui qui nous met aux prises avec le grand Quoi que font surgir les œuvres. Ce n’est pas le moindre mérite de Yasmina Mahdi que d’enchanter de cette manière notre esprit autant que notre œil.

            Au terme de ce parcours, y voyons-nous mieux ? Notre regard a beau revenir sur les images créées par l’artiste, l’énigme, et c’est heureux, demeure. La splendide évidence du spectacle repousse aux marge du langage toute tentative d’élucidation.

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