Odile Cohen-Abbas, Les Hypothèses du Guil suivi de L’impossible conclusion
Sauvage
Dans le paysage de la poésie française contemporaine, la voix d’Odile Cohen-Abbas détonne par sa singularité sauvage et sa densité métaphysique. Ancienne danseuse professionnelle et proche des cercles surréalistes (elle fut notamment une collaboratrice fidèle de la revue Supérieur Inconnu fondée par Sarane Alexandrian), l’autrice poursuit avec Les hypothèses du Guil (suivi de L’Impossible conclusion, paru aux Éditions Unicité) une œuvre où le corps, la langue et la matière s’entrechoquent.
Le mot « Guil » évoque d’emblée une géographie singulière : celle d’un torrent incisif gravé dans la roche des Alpes du Sud. Mais chez Cohen-Abbas, le lieu n’est jamais un simple décor pastoral. Il devient une métaphore dynamique, un vecteur d’énergie brute où les paysages terrestres s’infiltrent dans les plissements du corps et de la conscience. L’hypothèse est considérée comme mouvement, autrement dit émettre des « hypothèses », c’est refuser les dogmes et la fixité. Le poème se construit comme un laboratoire d’essais, une série de poussées vers l’inconnu. À l’image du torrent, l’écriture creuse le réel, met à nu les strates enfouies et ne s’arrête jamais aux certitudes. Fidèle à une écriture de l’incarnation, Odile Cohen-Abbas ne dissocie pas la pensée de la sensation pure. La chair y est centrale : elle vibre, souffre, désire et cherche son affranchissement face à la platitude du quotidien. Le vocabulaire oscille entre fulgurances lyriques, précision sensorielle et termes parfois crus ou médicaux, brouillant la frontière entre le sublime et le matériel. On y retrouve ce « grand jeu » de la métaphore disruptive, l’art des associations d’images inattendues et le refus des tuteurs formels convenus.
« Une poésie de chair frémissante, de l’horreur à l’extase, où la langue devient le seul Orient possible. »
Avec Les hypothèses du Guil, Odile Cohen-Abbas signe une œuvre exigeante et vêtue d’une liberté rare. Ce recueil confirme que pour l’écrivaine, le poème n’est ni un simple exercice de style ni une confidence intime résignée, mais bien un champ de bataille et de renaissance où la parole lutte constamment pour conquérir sa propre lumière.
Publié dans la continuité directe des Hypothèses du Guil (Éditions Unicité), L’Impossible conclusion fonctionne comme un contrepoint indissociable, une onde de choc ou le second volet d’un diptyque singulier. Si Les hypothèses du Guil lançait des trajectoires et explorait les courants d’un paysage-pensée, L’Impossible conclusion en recueille les débris, les éclats et les fulgurances.
Intituler un texte L’Impossible conclusion, c’est poser un acte d’insoumission poétique. Pour Odile Cohen-Abbas, le texte ne doit jamais se clore sur lui-même. Refusant la morale finale, la démonstration logique ou la boucle rassurante, l’autrice affirme que la réalité humaine est irréductible aux synthèses scolaires. La poésie n’est pas là pour achever ou résoudre, mais pour maintenir l’existence dans son état de tension, de désir et d’inachèvement créateur.
En écartant toute « conclusion », l’écriture se préserve du figement intellectuel. Elle demeure une matière vive, organique et en mouvement constant.
Dans cette partie du recueil, la phrase se fait parfois plus incisive, voire facétieuse ou mordante, tout en conservant la charge dramatique et la sensualité caractéristiques de l’autrice. L’influence surréaliste et la pratique passée de la danse émergent à chaque page : le mot s’élance, bifurque et surprend. L’écriture marie avec audace le sacré, l’anatomie, le quotidien et le sidéral. On y croise des fulgurances où la chair dialogue avec les éléments, où l’humour noir côtoie une sorte d’angélologie profane. Le texte procède par sauts de puce, ruptures de ton et contre-pieds, traduisant le mouvement d’un esprit qui refuse de se laisser enfermer dans une posture unique. Sous le feu des images, L’Impossible conclusion est avant tout un livre de résistance. Face aux automatismes du langage usé et à la platitude du monde social, Cohen-Abbas oppose une langue « non appareillée », sauvage, qui lutte pour réinventer sa propre lumière.
« Le texte c’est de la matière, de la matière d’être, du vivant, de la texture poétique, organique. Le livre est nommé, il existe, cela lui suffit. »
Loin d’être un simple appendice, L’Impossible conclusion est le cœur battant de la démarche d’Odile Cohen-Abbas : la preuve par la poésie que tant qu’il y a du souffle, rien n’est jamais définitivement joué ni arrêté. Une œuvre corrosive et lumineuse qui redonne au langage toute sa fraîcheur et sa puissance d’étonnement.
jacques cauda
Odile Cohen-Abbas, Les Hypothèses du Guil / L’impossible conclusion, éditions Unicité, 2026, 180 p. – 14,00 €.