Jean-Pierre Siméon, loin des rires excrémentiels !

Jean-Pierre Siméon, loin des rires excrémentiels !

Si le mal est ce qui reste d’avant la Création, la poésie est ce qui déroge à toutes les fables, dont l’Histoire – cette page écornée du conte. Elle représente ce qui ajuste ce monde « fait à la diable » au sens propre et figuré. En définitive, il n’y a rien que l’être : l’être n’est que l’être et le rien, un appendice du néant… Tout cela n’est ni une allégorie ni une périphérie de grammaire et savoir qu’il n’y a pas de syllogisme, c’est peut-être cela le bonheur. Louise Glück le dit à sa façon : « c’est une chose terrible que de survivre / comme conscience / enterrée dans la terre sombre ». La poésie ne serait qu’un « petit paradigme de l’échec ».
Dans Un non pour oui, Jean-Pierre Siméon nous signale qu’être un individu n’implique pas la personne. En effet, à mesure que l’on devient une personne, qu’on dément en soi l’aprosopos (le « sans visage », l’esclave) pour s’en déprendre, le monde s’évide comme un poulet. Cette éviscération nous conduit à prendre à la légère, puis à la rigolade, ce qui est vraisemblablement ; puis, nous devenons indifférents à la mystique des relations sociales, à l’histoire comme mécanisation de la faribole et à ce qui se joue hors du vide bénéfique dont nous sommes désormais une sorte de destinataire, dépris des soi-disant faits.

L’univers pousse alors en nous, nous en formons un des rejets. Nous ne sommes plus « embusqués dans (nos) besoins / Qui (nous) éteignent ». Nous ne médisons plus de la mort et l’existence éphémère nous paraît une modulation de fréquence du vide. Nous ne sommes plus « courts de génie ». Nous échappons au « rire excrémentiel ». Comme l’écrit Valéry, « l’être et l’être ne sont plus que des forces dans l’ombre ». Dès lors, le vide se consume en nous sans jamais s’éteindre et plus aucun placier ne vous indique comment être, où être et pourquoi. Vous êtes libéré de votre indifférence même et le monde devient un panorama inversé que vous ne regardez pas, et qui n’est pas à proprement parler une toile de fond. 
L’être libre ne compare plus et n’utilise plus de superlatif. Il ne s’intéresse plus à la description et l’étude de notre soi-disant réalité : le monde comme objet de recherches a disparu. Bossuet devient alors un allié, notamment, lorsqu’il écrit qu’avoir des idées personnelles est une « hérésie », une forme de pillage de l’univers, puisqu’il n’est perçu que comme une grandeur d’établissement. Dans ce sens, l’intimité serait une grandeur naturelle au sens pascalien, loin des folklores et des caprices de la révélation de soi qui est, au fond, une pratique de la périphérie. « Ne suffit-il pas d’une minute de solitude insignifiante sous un arbre au bord d’un soir d’été, quand tout revient à son mystère banal, pour comprendre qu’il n’y a jamais de vainqueur en rien ? »

La poésie redevient la révolution de l’intime contre les didascalies sociales : le social est toujours le bas de page d’une légende. À quoi reconnaît-on un poète ? À ce qu’il pense quelque chose ; il n’est pas fasciné par ses obsessions ou une syntaxe lyophilisée. La philosophie redevient alors un des fragments de la poésie, une icône souvent décolorée, une môme fuyant « la conscience » des écrivants. Siméon n’appartient pas au gang des poètes arcboutés sur eux-mêmes, archidiacres de leurs singularités qui ne sont en fait qu’une orthodoxie sans lendemain, une poésie « riche en promesses et pauvre en effets », surabondante d’une législation de fiction sans cause.
Avec lui, la poésie ne singe pas les documentaires animaliers, puisqu’elle n’est pas quadrillée par l’absence de style et une forme abrupte d’inintérêt sociologique. « La pensée est tantôt cheval de steppes / tantôt poignée de mésanges jetée au vent ». Ce qui est beau est sans excuse. Levez-vous du tombeau, pauvres larves, « ô silence du monde / perdu comme une joie lointaine / (Comme) l’envers du jour / qui ne serait pas la nuit / mais la profondeur d’un chant ». Siméon ne nous traîne pas : il est entraînant comme « un beau désordre sans serments ». De ses poèmes pensés aux pensées de poèmes, il renoue avec un lyrisme sans heurt, une simplicité sans maniaquerie, « comme la flamme conçoit le bois ». Il trouve de la « pensée au-delà des frontières de la pensée » et, après tout, penser, n’est-ce pas cela le youyou poétique dans la salle des fêtes ?

À ce carrefour, on supprime toutes les antichambres, car « toute beauté a la forme / du mystère qu’elle énonce ». Siméon est un vrai poète, puisqu’il n’idéalise rien, ne soumet rien au rock’n’roll des ringards de la flûte de Pan. C’est pourquoi son point final à l’allure d’une torche : « allons du feu enfin ! ». Lire Siméon, c’est ne pas se boucaner. Pas de fumisterie, mais un brasier bien vif. Jongler avec des charbons ardents, c’est une manière de « rejoindre le grand large de soi / et des beautés perdues ».

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