Philippe Forest, Gais, innocents et sans cœur – A propos de Peter Pan
Fantôme que fantôme ?
C’est en préparant sa superbe édition de Peter Pan que Philippe Forest a écrit – en sorte de cauda ou de prélude – un livre dans la collection Blanche et pour sa fille, comme il le relatait déjà dans son premier roman. Et ce dernier ouvrage en reste un. Il devient fiction de la légende. Pour qu’elle soit plus juste encore.
Forest entreprend de raconter à nouveau l’histoire de celui qui ne voulait pas grandir, et de Wendy, qui fut peut-être la véritable héroïne de la fable. Aux aventures qui mènent les enfants vers le Neverland, et à la pathétique existence de l’écrivain J. M. Barrie, Forest mêle un peu du récit de sa propre vie tout en renouvelant sa réflexion au sujet sur l’enfance éternelle et sur la littérature.
Ce texte est remarquable, en repartant à partir de la fantasque imagination de J.M. Barrie qui a créé un héros aussitôt légendaire « d’une sorte de conte puis d’une sorte de pièce, d’une histoire que, sans l’avoir jamais lue dans un livre ou sans l’avoir jamais vue sur une scène, tout le monde connaît pourtant et dont il n’est donc ici nul besoin de la rappeler à quiconque. » écrit l’auteur.
« Tous les enfants, sauf un, grandissent » – est la première phrase du roman lorsque l’auteur écossais décida enfin à mettre son récit par écrit. Mais Forest précise de nécessaires bémols à de nombreuses interprétation de Peter Pan.
Si l’on croit sa fable, il est l’éternel enfant ou l’enfant éternel qui choisit de s’envoler loin de chez lui pour s’en aller vivre auprès des oiseaux et des fées et puis afin d’élire domicile, plus loin encore, au Pays imaginaire, parmi les pirates et les Peaux-Rouges. Et dans la compagnie des enfants perdus, le petit garçon s’enchante perpétuellement des magnifiques et mélancoliques jeux qu’il a préférés à la vie.
D’une telle histoire, personne ne sait quel sens lui accorder – et Barrie pas plus qu’un autre. Mais en analysant précisément cette fiction et comme en ouvrant une objectivité fidèle à Forest, on constate que Peter est le premier des enfants perdus. Et l’on en trouvera après lui beaucoup jusque chez Tony Duvert.
Peter Pan reste peut-être l’enfant que chacun de nous a autrefois été ou rêvé. Mais en lecteurs vieillis, nous ne nous souvenons plus de sa nature. Peut-être à travers nos rêves tirés de ceux du héros, sa « réalité » nous revient-elle, « même si elle ne nous revient jamais que sous la forme fabuleuse d’une fiction à laquelle il est fort difficile de croire encore pour de bon. », précise l’essayiste.
Toujours est-il qu’un enfant aussi imaginaire que le pays où il n’a pas grandi et qui n’est jamais sorti des limbes où son songe l’avait conçu peut être interprété comme un spectre, un fantôme dont la silhouette nous a ému et réjoui.
Certes, pour Forest, Peter Pan est devenu un enfant mort et à cette hypothèse les lecteurs portent son deuil au nom « du petit garçon ou de la petite fille qu’ils ont perdu » ajoute l’auteur. Et d’ajouter – surtout si l’on a lu son premier livre : « la mort d’un enfant a toujours quelque chose d’horriblement exceptionnel, d’atrocement unique, nombreux sont ceux qui, trop tôt et bien avant l’âge, ont subi un semblable sort. »
Mais, de cette hypothèse et cet « incompossible » selon Barrie lui-même, Peter Pan fait avec eux un bout du chemin qui, dans le ciel où il s’envole avec eux, les conduit vers le néant d’une nuit où luisent des étoiles. Et leurs petites dépouilles, il les enterre sous l’herbe qui pousse aux pelouses du jardin où ils jouaient et, à deux pas des arbres dont l’ombre s’allonge sur le sol, il élève pour eux une stèle à leur souvenir. D’après Barrie, sur ce minuscule monument d’autres enfants, à leur tour, s’en viendront jouer après eux.
Néanmoins, pour Forest, il faudrait bien, qu’à Peter Pan vienne enfin le moment du dernier mot. Mais c’est une légende et une vie qui dure. Chacun, en vieillissant, peut estimer que nous ne serons plus là pour nous réjouir ou pour nous désoler du « fantôme ». Mais après tout, c’est très bien ainsi. Forest rappelle qu’à une telle fiction personne ne peut apporter son démenti.
D’autant que Forest nous touche au plus haut point : « Tandis que je me trouvais à mon bureau, penché sur mon écran, entouré de mes livres, j’avais la sensation singulière que ma fille, son espiègle et bienveillant petit fantôme, se tenait derrière moi, épiant par-dessus mon épaule ce que j’étais en train d’écrire et, avec moi, s’enchantant de la vieille histoire que si souvent nous avions racontée ensemble. » En fait, Peter Pan est un astre et, comme l’essayiste, nous nous nourrissons de lui.
jean-paul gavard-perret
Philippe Forest, Gais, innocents et sans cœur – A propos de Peter Pan, Gallimard, coll. Blanche, 2026, 160 p. – 18,00 €.