Celle qui fait danser les mots et que les mots font danser : entretien avec Sophie Braganti (L’homme de Skrida)

Celle qui fait danser les mots et que les mots font danser : entretien avec Sophie Braganti (L’homme de Skrida)

Sophie Braganti dilate le sérieux et sa fantaisie : il faut suivre sa veine existentielle. Elle propose, entre réalité et fiction, des champs de distorsions capables de faire piquer du nez les repères et prendre l’inconscient au dépourvu. Elle fait passer du fleuve du songe aux affluents du réel et vice-versa. Elle dénude les images comme un fil électrique et pour en augmenter le voltage.

Son travail n’est ni une aube tranquille, ni un crépuscule dérisoire. Sa vie de femme reste un voyage avec le mérite de s’y engager en avançant pour dégager les zones d’épissure des hallucinations. La créatrice fait de nous des voyants provisoires mais des voyants tout de même. Tout ne se « déroule » plus selon des schémas attendus. Des labyrinthes transcendent les apparences et déconstruisent les images telles qu’on nous a appris à les regarder. Avec elle, l’intégrité de son travail l’oblige au refus du fantasme de type vériste afin que sourde une fantasmagorie plus profonde. Ici, l’ébullition de l’imaginaire avance par à-coups de frustrations entre plis et torsions. Preuve que la créatrice ne confond pas vérité et apparence.

Elle opte pour d’autres apparitions qui mettent à mal les réponses faciles et précaires. Bref, elle métamorphose chaque voyeur en un ignorant lucide. Son œuvre offre l’entrée le réel et l’imaginaire en optant pour le fictif contre l’illusion et sa vie se découvre dans son interview avec fascination.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La lumière de l’aube qui ouvre le volet de l’œil. Le café. Le premier regard sur les végétaux du jardin, ce qui fleurit, qui pousse, qui fane, le ciel de Nice ou l’espace des vallons et des montagnes de la vallée Argentina en Ligurie, car je vis dans ces deux lieux. Les cris des goélands et des perruches, le chant du merle et les cigales en été, les bagarres des chats. Ecrivant cela, je ne peux m’empêcher de constater que je ne mentionne pas les sons humains. C’est ainsi. Tout ça me lève en joie de vivre encore ce jour. Même s’il s’annonce parfois difficile, je suis vivante et ici.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?

La danseuse étoile de mes rêves qui rêvait de Rudolf Noureev s’est glissée dans la peau d’une adepte de la création écrite. Je danse alors avec les mots, les mots me font danser, je fais danser les mots. Ils ne font pas forcément le grand écart, des entrechats mais ils s’étirent, font des pas chassés et ont des courbatures. Je les plie, je les fais sauter, je les allonge, ils font des petits pas.

A quoi avez-vous renoncé ?

A me faire aimer et à aimer comme les personnes mériteraient d’être aimées.

D’où venez-vous ?
De l’histoire de ceux qui me précèdent et de ceux à qui je me suis frottée, froissée, fritée, formée délibérément ou de manière fortuite : de ce qu’ils ont fait de moi.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
L’incommunicabilité verbale. L’humour et la moquerie, la joie et la discorde, la spontanéité et la rébellion, la peur, une empathie disproportionnée, la poésie des dictons et des jurons en dialecte de Città di Castello, la pauvreté élevée au rang de l’élégance. Le goût de l’apprentissage de la survie, de l’autonomie, de l’échange. Le « self made woman ». L’attrait des grands espaces paysagers qui sont à présents étendus aux espaces mentaux. Tant de contraintes liberticides qu’un attrait vers la pensée libertaire s’est installé. Une certaine Italie en héritage.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Le goût de la liberté en conscience sur la langue et dans les jambes même très cher payé : qu’est-ce qui va se passer aujourd’hui ? Me nourrir. Oui, cela fait sens au quotidien.

Comment définissez-vous votre vision de la poésie ?

Fluctuante. Indissociable du quotidien. Je ne sais pas. Je ne sais toujours pas. Plus je m’exprime à ce sujet, plus je touche l’absurdité de mes propos et leurs limites. Plus je lis à propos d’une définition donnée, plus je me perds. C’est probablement à chercher du côté de la précision des langages et du sens à donner ou pas aux choses, ou bien du sens pour habiller l’absurdité par le truchement des sensations, des perceptions, de la recherche, des efforts de compréhension. C’est un travail. Un travail sur le regard et l’appréhension du monde. C’est un regard qui prend en compte le télescopage entre ce que l’on voit, sent, imagine et les réels, le réel des autres. Du croisement de la beauté et de la cruauté, de la violence et des douceurs, des différences et des analogismes. Faire coexister des éléments sensibles de la pensée à partir de ce qui peut s’éprouver, se concevoir mais en accepter le contraire également. Ce qui peut sortir de tout ça pour nous faire vivre. Pour nous faire vivre plus ou moins ensemble.

Quelle est la première image qui vous interpella ?

Si c’est dans l’enfance, j’hésite entre deux images. La gravure de Sainte Rita avec sa couronne d’épines et sa goutte de sang au-dessus du lit de ma grand-mère. Ou une représentation du corps masculin dans un livre médical de ma grand-mère qui devait s’appeler Ma doctoresse. Les années 60. Des parties de l’anatomie se dépliaient révélant d’autres organes de moi méconnus. A côté, il y avait le corps féminin et le ventre se dépliait révélant l’utérus, les ovaires etc. Comme un pop-up. J’avais carrément peur d’être surprise tournant les pages du livre interdit. Je ne savais pas encore lire.

Et votre première lecture ?
Enfant ? Les Martine. Picsou. Rahan. La chèvre de Monsieur Seguin. Il n’y avait quasiment pas de livres à la maison.

Quelles musiques écoutez-vous ?

J’ai longtemps écouté de la musique classique et des chants grégoriens mais en même temps j’ai écouté et j’écoute toujours Genesis, Kraftwerk, Pink Floyd, Rolling Stones, Led Zep, Jimmy Hendrix, Bowie Massic Attack, Prince, Oum Kalthoum, Kat Onoma, Arnalds ólafur, Björk, Eivør Pálsdóttir, Sigur Ros, Brigitte Fontaine, Philippe Katherine, Phil Glass, Steve Reich, John Adams, Pierre Henri, Underworld, U2, Two Lanes, Lucio Dalla, Stromae…
Je ne suis pas une spécialiste même si la musique (très peu la chanson) m’accompagne toujours. J’avoue réécouter Dalida. J’ai pu réécouter Claude François, Christophe. Oui, il est possible d’avoir des goûts si éclectiques. Cela dépend des moments, si la mélancolie ou de belles énergies me traversent. Pendant longtemps j’écoutais les musiques expérimentales sur France Culture.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
J’ai aimé relire Céline, Gertrude Stein. Je relis rarement. Je reste sur mes bonnes impressions et préfère avancer vers des découvertes. Je n’ai pas lu les œuvres complètes des auteurs.

Quel film vous fait pleurer ?
Il y en a trop. Je n’ai pas de mémoire comme on dit, je n’ai que des souvenirs. Je regarde énormément de films et de séries. « Rome ville ouverte ».

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Celle que je ne suis plus et que j’aurais pu aimer regarder.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A certains écrivain(e)s et artistes que j’aime.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
L’Islande. Et le Pré du Villars (06) dans le Mercantour à côté de Roubion.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Répondre à cette question en exclut d’autres. Cela m’enferme, me restreint. Affinités seulement. Il y en a tant avec lesquels affinités à mailler que cela revient à répondre : aucun. Je me sens proche toutefois de quelques chemins, quelques écrits ou œuvres de (en vrac ) : Valérie Rouzeau, Maryline Desbiolles, Auður Ava Ólafsdóttir, Paul Auster, Antoine Emaz, James Sacré, Daniel Biga, Cendrars Hélène Bessette, Italo Svevo, Queneau, Pérec, Thomas Vinau, Sandro Penna, Pasolini, Bernard Noël, Sebald, Geoffrey Squires, Giuseppe Penone, Serge Pey, Jérôme Game, Nicolas Daubannes, Moby, Sophie Calle, Jean-Luc Verna pour le dessin, Richard Long, Rezvani, Ponge, Francisco Coloane, Pinguet, Carolyn Carlson, Trisha Brown, Eric Bourret, Plossu, Favret/Manez, Andy Goldworthy, Gorges Rousse, Eva Jospin, Anselm Kieffer, Jean-Pierre Veregghen,Tatiana Trouvé, Hubert Duprat, Bernard Pagès, Patrick Lanneau, Max Charvolen, Quentin Spohn, Eglé Vismante, Gérald Thupinier, Frédérique Nalbandian, Meriem Bouderbala…
Il y en a trop et tous ceux que j’ai à découvrir ou que je connais mal. Des artistes et des écrivains dont j’aime des périodes et pas forcément toute l’œuvre (que je ne connais pas entièrement). Et puis ça change, dans ma jeunesse je me sentais proche de Duras, plus à présent.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une belle intention. Un bouquet d’amour et de bienveillance. Un resto à la sauce piquante. Un voyage immobile. Des lettres d’encouragements qui me donneraient l’illusion que ce que je fais avec toutes mes forces depuis ma jeunesse, apporte quelque chose à quelqu’un.

Que défendez-vous ?
Le sens de ce qui me semble juste revêt une importance capitale. Le juste mot, la juste compréhension, la juste relation, la juste analyse, la juste interprétation, la juste place au juste moment, l’action juste, la juste démarche, la juste communication. J’essaye d’être moi-même au plus juste. Je défends les actions, les prises de position contre les gros capitalismes et les colonialismes, contre tous les abus de pouvoir, le goût du pouvoir, l’exploitation de l’humain par l’humain. Je défends un certain féminisme, une certaine presse. Je défends la culture, une certaine culture, et son accès. Puis il y a la défense de l’environnement qui subit une guerre de 100 ans. Je défends les minorités, les sans-voix, les sans-dents, les sans-papiers, les sans-culotte. Je défends le droit à la décroissance et à la non-productivité, à la « déconsommation ». Je défends le droit à une autre culture que la culture universitaire. Je défends le respect, la considération que l’on doit à tous les gens qui défendent ça.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Qui sait ce que l’on a ou pas ? On ne le sait pas toujours ou bien de manière bien approximative : combien de fois nous trompons-nous sur nous-mêmes ! Une partie de l’énonciation me suffira ici : « L’Amour, c’est donner quelque chose qu’on a à quelqu’un qui n’en veut pas ». Et je crois que tout tient dans ce « quelque chose » qui nous échappe, qui demeure bien abstrait et intangible.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
C’est une posture. De la pseudo rhétorique. Je ne crois pas que ce soit un « oui » ouvert à toute chose. Je ne crois pas non plus que, philosophiquement, ce soit tenable. Ce « oui » d’emblée semble bien tordu.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
« Sophie, comment allez-vous ? »

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 4 août 2025.

Laisser un commentaire