La somniscribe de François Thiery-Mourelet, un conte sans enfants

La somniscribe de François Thiery-Mourelet, un conte sans enfants

Tout devrait toujours commencer par la fin. La mort peut être un début selon Ovide dans Les métamorphoses, à moins qu’elle ne soit le moment où un individu s’amenuise au point de n’être plus même un indice de personne. Voyez comme le mot « personne » depuis Homère est trompeur : il signifie à la fois rien et tout. Thiery-Mourelet commence donc par la mort : n’est-ce pas un moyen mnémotechnique de se convertir à l’existence joyeuse ?
Il est tellement faux d’admettre qu’on n’a qu’une vie : il y a une fantaisie des hypothèses qui va de l’éternel retour de l’identique à la voie sans issue du renouvellement. Thiery-Mourelet choisit sa propre piste avec son coupe-coupe. Tout commence dans un cimetière dans un jeu de miroir d’un Je suis mort. Un revenant n’en revient pas de revenir par le biais d’une Malgache qui croit à n’y pas croire que les fantômes existent pendant que son enfant périclite. Le mort veut vivre par l’anamnèse, car tout écrire, c’est s’effacer dans une éternité narquoise.

Tout écrire, c’est écrire surtout contre la farce de la toute-puissance. La Malgache sera sa somniscribe : celle qui écrit en dormant. Comme dans son avant-dernier ouvrage, Kolère (magnifique labyrinthe perdu), Thiery-Mourelet prouve que la législation de la fiction est une aberration et que vous pouvez être, comme en physique quantique, à plusieurs endroits à la fois en toute logique, car ni la durée ni l’espace n’existent réellement lorsqu’on écrit en se méfiant des panneaux indicateurs et des signalétiques poétisées. « Je me souviens de ce rêve, mais, plus qu’un souvenir de rêve, ne suis-je pas en train de le rêver à nouveau ? Le rerêvage accompagne mes efforts ».
Un écrivain, c’est quelqu’un qui ne sait pas « ce qu’est la chance », en échange de quoi il ne sait pas non plus s’il est dommageable d’être à côté de la plaque. Au fond, tout est « un placard à merdiers », comme sur un navire échoué où vivraient un impotent, une belle femme et des dizaines de chats. La littérature ne se laisse pas porter par les événements puisque les faits sont imaginaires, c’est-à-dire plus véridiques que la croute terrestre.

C’est pourquoi : « Viktor est mort, vive Viktor ». Dans ses deux corps, Victor vif et Viktor pourrissant, le héros – attardé mental ou rêveur – revit, mort : la vivisection de l’enfance, ses havres turcs et asiatiques, où l’on rencontre des mamamouchis, des escrocs, des alcooliques, une femme mariée qui ne connaît pas son mari malgré mille et une nuits, des pêcheurs servant d’appât au requin-tigre, des lapins écorchés et des cacatoès sous ergastule. Bref, on épouse l’univers géométrique de Thiery-Mourelet, qui n’est pas conique, mais cinoque. 
Le monde de Thiery-Mourelet est mieux que le monde, il est moureletien-tiercé ou trismégiste. Il est seul. Nous sommes heureusement seuls avec lui. L’amour de la vie, sous la torche de la mort, régit l’absence de victoire. Les vainqueurs frustrent la littérature et déboussolent jusqu’au déboîtement : seul un canard boiteux produit de la bonne littérature dans l’irrespect des angles droits et des savants qui pensent, chapeaux sur la tête, que la géographie est une patère. « Mes souvenirs affluent, ciments liquides : ils tournent autour des obstacles, ils comblent certains orifices, ils se rejoignent et durcissent ».

Ce n’est pas de la littérature de diocèse ni d’angélique professorat. Ici, on ne soigne ni ne guérit. Ça saigne et ça empire. Comme l’écrit Sloterdijk, on est en pleine « expédition antigravitationnelle ». Faire parler le ciel est le seul objectif. Ovide nous dit que Médée fuit la mort « dans un nuage que ses poèmes inventent », loin d’un chenil implanté au-dessus d’une casse auto. « Qui veut voir la vérité réelle doit acquérir l’abnégation d’un mort ». Thiery-Mourelet étoffe cette certitude par sa capacité à nous enchanter même dans le macabre, « libre du ressentiment qu’éprouvent les morts à l’égard des vivants ».
Libre dans son style, éprouvé dans sa narration baroque, fier de ses délires, Thiery-Mourelet gagne sa partie, exemplifiant Montesquieu puisqu’« on a dit fort bien que, si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés ». Il nous donne un roman triangulaire, sans réglementation externe. Il est fastueux, « pas court de génie » et le caducée du néant ne colle pas au front de Viktor même si, dans la mort, on croit en sa bonne étoile : on suit volontiers celle de la somniscribe.

On a envie de demander l’asile littéraire à Madagascar, puisque Thiery-Mourelet n’est pas de ces romanciers à éjaculation précoce avec miction différée, ces sortes de retardés d’une avance et ces pieds nickelés de l’avant-scène à la face de rideaux de douche. Bref, j’aime le faste cérébral de Mourelet, son inventivité sans aigreur. Dans ce récit, il n’y a pas d’entrées interdites, de water narcissique ou d’aventures de minus ; on a envie de pénétrer son cortex-narthex, pétillant comme une bille agate. Ça donne envie de boire un coup avec lui, sur ses neurones en forme de tablée. 
Un roman doit être une apologie de l’et cetera et une anthologie des cratères, sinon ce n’est qu’un devoir, une litote de dissertation. En effet, la littérature ne nous grandit ni ne nous minimise : rien d’une radiographie. C’est une paraphrase de l’intime qui repousse toutes les jacqueries et la parole comme mime grégaire.

Ce roman sur la mort et la métempsychose n’est pas un rite funéraire ni une oraison tragique, à l’opposé de ces « écrits » qui font le bruit d’une gouttière percée en plein désert, sortes de transcriptions pétomanes après une coloproctectomie totale. La somniscribe éloigne la ciguë de nos lèvres… à tout jamais ? C’est bizarre cette manie de lecteur de toujours vouloir connaître la fin !

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