Pierre Boisserie & Cyrille Ternon, Nostromo
Sur fond de capitalisme colonialiste
Depuis longtemps, Pierre Boisserie souhaite adapter ce roman de Joseph Conrad, un monument de la littérature anglaise, classé aujourd’hui 47e meilleur roman de tous les temps. Paru en 1904, il est publié en France seulement en 1929 par Gallimard. Son abord est difficile en raison de la complexité de la structure du récit. Mais quelles richesses il contient, son auteur ayant une rare faculté à disséquer l’âme humaine !
Le scénariste s’est attaché, pour son adaptation, à retravailler la structure narrative et a fait un tri dans les personnages et leurs motivations tout en gardant l’esprit initié par Conrad. C’est donc une heureuse découverte, une belle synthèse qui donne envie de se frotter à l’œuvre originale.
C’est dans la république de Costaguana, quelque part en Amérique du sud, dans le port de Sulaco, que débute le récit. L’atmosphère politique du pays est orageuse, les changements de gouvernement très fréquents. Dans cette ambiance, Charles Gould, qui exploite la mine d’argent de San Tomé, et sa charmante épouse, tentent d’établir une situation stable propice à l’exploitation des richesses.
Mitchell met Nostromo, son Capataz des cargadorès – capitaine des gabariers du port et surveillant de la jetée – à la disposition des uns et des autres car il possède une remarquable capacité à atténuer les conflits. L’ère de l’actuel président semble apporter un régime de paix, mais le coup d’État d’un général anéantit les espoirs.
Dans ce panier de crabes où les capitalistes veulent récupérer le maximum de richesses, Nostromo va être obligé d’aller au bout de lui-même, quelques soient les risques. Et ils sont nombreux…
Dans cet album, Pierre Boisserie fait passer toute la force du message politique et la critique, à la fois très argumentée et vaine, du capitalisme. Il raconte les enjeux du pouvoir financier et politique, enjeux qui restent les mêmes à travers les époques et les sociétés. On retient que ceux-ci, tels qu’exposés dans ce livre et dans son adaptation, demeurent toujours aussi pertinents aujourd’hui, d’autant plus cruciaux avec les évolutions que l’on peut vivre.
Mais le propos va plus loin, creuse plus profond, en montrant que tous les systèmes politiques, s’ils sont intéressants, voire séduisants sur le papier, ne sont que des théories vouées à l’échec par les passions humaines, les intérêts individuels et égoïstes.
Cyrille Ternon assure la totalité du graphisme. Il confesse avoir trouvé le contenu du livre très touffu mais l’approche de Pierre Boisserie très pertinente. Avec un dessin réaliste, il a travaillé pendant trois ans sur ces 152 planches, ayant près de lui l’original dont il tirait quelques éléments décoratifs. Il signe des personnages magnifiques, des décors superbes pour une mise en pages traditionnelle mais efficace.
Un album d’une modernité confondante, une réussite totale tant scénaristique que graphique.
serge perraud
Pierre Boisserie (récit et dialogues à partir du roman de Joseph Conrad) & Cyrille Ternon (dessins et couleurs), Nostromo, Éditions Soleil, coll. Quadrants, mai 2025, 160 p. – 21,95€.