Thomas de Quincey de quinconce
Quand on ne connaît rien à la physique quantique, on pense que la littérature est importante. À chaque fois que je termine un livre, je me replonge dans les théories de Georges Lemaître afin de ne pas perdre de vue la manière de véritablement perdre pied.
C’est ce que j’aime chez Thomas de Quincey, cette ironie acide qui fait de ses livres des bleus et des horions alors qu’une ironie alcaline rosit les œuvres. Au fond, tout revient à cultiver des hortensias : l’eau de rose d’un côté, la guimbarde saumâtre de l’autre qui ne mollit jamais en guimauve. On sait que la nature des sols (alcalin ou acide) change la couleur des floraisons.
Dans ses Lettres à un jeune homme dont l’éducation a été négligée, je retrouve Quincey et ce formidable XIXie siècle durant lequel l’épicerie généralisée a fourni tant d’auteurs épicés. Alors que la littérature ressemble de plus en plus à une interview de footballeur, à un poussage de ballon (« alors on m’a donné le ballon et j’ai tiré », « j’étais en vacances quand on m’a embrassé de force »), Quincey nous rappelle que seule la grâce caustique remplit son office dans la guerre contre l’Objet.
Car si « la lecture à vol d’oiseau » que dénonce Quincey est une aberration, il y a pire, c’est l’écriture à vol d’oiseau qui nous fait croire que, lorsqu’on a rempli le QCM littéraire par un sujet, un verbe et un complément, on a fait le tour scripturaire de sa propre mélodie. Or, si la littérature est parfois une vache à lait, son pis déverse désormais plus de babeurre faussaire que de Fiction non réglementée.
Pour Quincey, la littérature des bousiers « ne satisfait pas à la fin essentielle de fournir une stimulation suffisante et régulière à l’intelligence et aux esprits, à moins d’être combinée avec d’autres incitations à un exercice mental périodiquement récurrent – déterminé par une cause transcendante, agissant du dehors – et indépendantes par là même, des incidents de la volonté individuelle, comme des caprices d’humeur qui jaillissent du tempérament ou de l’état physiologique ».
On ne peut mieux dire pour assassiner les romans minimalistes dans lesquels le sexe et « ce que j’en pense, moi en tant que romancier qui pense » est un bâton de maréchal qu’une vinaigrette accompagne à défaut de vaseline, pour flinguer les philosophies du duodénum oppressé et abattre la poésie de l’intersubjectivité au fond de laquelle le moi s’apprécie comme moi dans la tourmente du moi qui aspire à être lui.
Bien sûr, cette littérature de petit filet, qui ne prend jamais le but, est une forme de négligence elle aussi. De Quincey s’amuse au détriment de messieurs Béni-oui-oui et Verbe-Creux, même s’il leur trouve des circonstances atténuantes étant donné que, même s’ils empruntent « à autrui la moitié d’un bon mot (leur) exemplaire imbécillité suffit comme alibi à (leur) ridicule innocence ». Thomas, reviens-nous, même drogué jusqu’à la moelle !
Et de conclure : « d’ordinaire, l’homme doit s’estimer heureux, dans la loterie de la vie, s’il tire le prix d’un bon estomac sans esprit ou celui d’une belle intelligence avec un estomac délabré… sachant que Dieu géométrise éternellement ». Après tout, on passe facilement à côté de « la mauvaise herbe de l’esprit ».
Avec Quincey est confirmée l’idée que la plupart des livres ne sont pas même l’horizon des évènements d’un trou noir. Ils ne sont pas même le trou noir. Ils sont dans la fosse du trou noir replié sur une oraison muette du trou noir.
valery molet