Sophie G. Lucas, Odessa des oiseaux
Quand l’intime s’imbrique au collectif
« Chaque jour, elle vérifie la place du fusil… C’est aujourd’hui… Elle ne manquera pas sa cible. » Ce sont les mots que l’auteure place en ouverture du livre. Puis, le récit se déporte un mois après la mort d’Elvis Presley quand une petite fille, enfin pas si petite elle a neuf ans, pense qu’il est près d’elle. Elle lui parle, il lui parle et ensemble, ils assistent au match de boxe que livre son frère, Sasha. Le tout se déroule à la Soucoupe, un immense stade.
La narratrice évoque ainsi des souvenirs, des fragments de vie, pas toujours dans un ordre chronologique. Elle se souvient de sa jeunesse marquée par la marginalité, de son adolescence où elle refuse un destin domestique puis, devenue adulte, hantée par les catastrophes écologiques. C’est ainsi qu’elle va partir vers de nouveaux horizons, se retrouver aux États-Unis après l’ouragan Katrina… elle va mettre en lien son existence avec celle de son frère Sasha qui prend une importance considérable.
Le roman s’inscrit dans la continuité de Mississippi (La geste – 2023). La romancière-poétesse ou la poétesse-romancière voulait faire revenir le personnage d’Odessa avec qui se clôture son précèdent livre car elle avait envie de savoir ce que devenait son personnage. Elle voulait connaître ce que l’effondrement du vivant, ce que le changement climatique pouvait lui provoquer. Mais, parallèlement, elle prolonge sa Geste des ordinaires, écrire les vies modestes, les oubliés, les sans‑gloire.
Avec Odessa des oiseaux, Sophie G. Lucas confirme son goût pour les existences cabossées, pour les êtres déplacés qui tentent de trouver leur place dans un monde dont ils perçoivent plus vivement que les autres les failles et les blessures. Entre roman d’apprentissage, récit de filiation et méditation écologique, elle compose une œuvre singulière où l’intime et le politique s’entrelacent dans une langue d’une rare intensité.
Les thèmes abordés sont nombreux : l’amour fraternel, la filiation, la construction de soi, la marginalité, la mémoire, le deuil, la catastrophe écologique, la violence politique, l’effondrement du vivant, mais aussi le pouvoir réparateur de l’art. Les oiseaux du titre apparaissent comme des figures récurrentes de liberté, de migration, d’observation et peut-être de survie. Ils incarnent ce mouvement incessant qui pousse Odessa à poursuivre sa route malgré les pertes et les désillusions.
Sasha s’exprime par des dessins, des petites notes. Il est représenté par Géraldine L. Guillot qui signe quelques illustrations remarquables.
L’auteure livre un roman passionnant qui conjugue un récit familial, une chronique sociale et la mise en œuvre d’une conscience environnementale. Elle donne chair à une héroïne qui transforme chaque blessure du monde en expérience sensible.
serge perraud
Sophie G. Lucas, Odessa des oiseaux, Éditions La Contre Allée, coll. La Sentinelle, août 2026, 224 p. – 20,00 €.