Revenir à Lisbonne
Qu’est-ce qu’un baromètre pour le soleil ? Rien ! Et pour un écrivain ? Rien non plus. Un romancier n’a pas besoin de savoir le temps qu’il fait puisqu’il ne s’en remet ni aux vagues de chaleur ni aux vogues pluviales. Il est son propre champ magnétique avec ou sans pébroque, une sorte de microclimat péninsulaire dans le crépuscule des arlequinades. On s’étonne dès lors que tant de manuscrits aient une ascendance météorologique ou une montre à la place de la syntaxe.
La plupart d’entre eux sont des speakerines qui regardent leur montre : « il faisait beau. Il était sept heures et quart ». Si on ajoute un viol, des considérations sur le colonialisme et les mouillettes dans le jaune d’œuf, vous avez un panorama complet de la littérature française contemporaine, avec un supplément d’index dans l’anus par fortes canicules. Un écrivain qui aurait lapé de la mort-aux-rats et qui chercherait l’antidote dans le cyanure n’aurait pas comme Diderot la possibilité de pousser le bois au Palais royal « qu’il fasse beau, qu’il fasse laid » !
Alors qu’est-ce qu’un créateur ? Un bruit de mobylette trafiquée ? Une banane noire sur la lunette arrière d’un véhicule en plein cagnard ? Une odeur de ver de terre écrasé sur le bitume ? Un peu de tout cela ? Non, un écrivain ressemble étrangement à un professeur qui se serait, pour blaguer, mué en maçon le temps d’une soirée et qui, par ce stratagème, aurait séduit une jeune femme.
Le mensonge étant grégaire, les mentirs-vrais se multiplient. Dans Revenir à Lisbonne, tout le monde ment : la jeune femme célibataire est mariée. Le faux maçon ne sait pas changer une ampoule. Il y a un artiste qui se prend pour une lice dont l’énucléation s’apparente moins à l’exposition de sa verge qu’à la panique de n’être rien dans un univers où l’art et l’appareillage sont synonymes.
On croise des révoltés pour qui la rébellion est une des formes que prend l’auriculaire au repos. Tout ment. Chaque chose est le démenti du je ne sais quoi où réside la vacuité actuelle. Tout est faussement à l’envers. Les mots ont perdu le goût de la signification : ils n’égrènent plus que de la syllabe vide, sans cause finale. Le volapuk triomphe.
Patrice Jean s’amuse à démonter les travers et à renverser les parallèles. La géométrie du canular devient la face cachée de la farce qui promeut à son tour l’inversion des contraires. Un vrai écrivain est toujours « amer » mais de cette amertume changeante qui mime des hymnes à la joie, en les sifflotant mezza voce comme s’ils ne devaient être entendus que par inadvertance. Patrice Jean est de cette sorte d’écrivain moqueur, discrètement réjoui par ses pirouettes qui tournent sur elles-mêmes pour notre plus grand plaisir, sans affectation.
On sait que c’est un ami sans même avoir besoin de le rencontrer. Ça tourne. La toupie effectue un mouvement de rotation autour de son axe. C’est ce mouvement qui la maintient en équilibre. Le romancier permet de transmettre un mouvement à l’axe de rotation. L’axe passe par le centre de gravité du corps de la toupie et lui est perpendiculaire : n’est-ce pas cela la littérature ? Avec Patrice Jean, on tourne sans trembler et on torpille Napoléon qui pensait que « la vie lui était à charge ».
« N’oubliez pas, tout est réversible, et si un fleuve ne peut pas remonter le cours de son lit », une femme peut très bien remonter dans le vôtre après l’avoir dédaigné. Les romans de Patrice Jean honorent. Ils honorent le grotesque, la légèreté, les combinaisons drolatiques, le dégoût mesuré, l’absence de méchanceté et de truculence de l’époque. On s’aperçoit à quel point notre monde est creux et que cela indiffère. Même la nostalgie a le parfum de la mésaventure, de l’acte manqué et du rendez-vous retardé. Seule une passante, prise en photo au hasard d’un séjour touristique au Portugal, pourra de nouveau vous contraindre à vous réveiller, tel un mousquetaire vingt ans après. Vous irez à sa recherche dans un Lisbonne où le tourisme de masse débecte moins qu’il ne ratifie le désarçonnement implacable de la beauté et de la solitude qui l’assaisonne.
Ne serait-ce pas cela le secret éventé de la littérature ? Une manière de mélasse de betterave, gluante comme une vérité optionnelle, fatidique comme la résurgence mélancolique, trouble comme un gruau de mystifications. A la fin, la liste de courses est jetée au fond du caddie et la littérature se déploie dans ce qui nous enveloppe.
Je referme ce Patrice Jean, pressé d’ouvrir le suivant, en songeant que le placébo, même homéopathique, n’est pas notre seul horizon. En réalité, la littérature est la construction de l’équivoque par l’impromptu sans la contrebasse de l’esprit de sérieux : c’est aussi fréquent que le vin de précision chez les sous-mariniers. C’est pourquoi lever son verre à Patrice Jean, c’est remonter à l’air libre.
valery molet