La poésie de Vladislav Khodassévitch lue par Perse, Bossuet, Caillois et Zizek !
Certaines poésies nous paraissent plus toc que fausses si l’on considère le toc comme la contrepèterie introuvable du kitsch et le mensonge comme une vérité à bon marché qui « crée le monde parallèle dans lequel il est vrai », ainsi que le démontre le Livre des Ecosses de Zizek. Dès lors, la poésie prend la forme d’une contre-réalité qui ne s’oppose pas aux soi-disant faits, mais à une réalité qui les implique, c’est-à-dire un univers qui s’oppose à la production d’intimité, puisqu’il assimile toujours réalité et vérité. Or, la bonne et belle poésie ne dit rien, ne sublime rien, ne prétend à rien et surtout, elle ne conjugue rien, surtout pas soi-même.
Bossuet a résumé cela génialement, en insistant sur le fait que les idées personnelles étaient des hérésies ; il ajoute : « c’est s’abîmer dans la mort que de se chercher soi-même : sortir de soi-même pour aller à Dieu, c’est la vie ». Ainsi, l’intimité étant la source de la poésie, cette dernière ne la conçoit pas comme une recherche de soi, ou comme la recherche du bon endroit de soi-même.
Ce paradoxe apparent était une vérité naturelle au temps de Bossuet, lorsque la métaphysique représentait une des leçons d’amoralité de la poésie, avant que les poèmes, à la décote desquels le tricot lyrique participe, ne deviennent qu’un carillon des ténèbres et du souci « personnel ». Sans l’acédie, sans la gaieté d’âme, sans l’espérance que rien n’est à attendre, la poésie reste « un soulèvement universel contre l’esprit ». Il ne s’agit pas ici de « chasser de l’espèce humaine » ou de « rêver d’une gomme à effacer l’immondice humaine », mais de traquer ce qu’il y a de social dans nos songes, d’intimité mimétique et finalement de trop discursive.
Un vrai poète n’a aucune familiarité avec la poésie, il n’en est que le tempérament éphémère. Léon Bloy écrivait que « les pauvres ne pouvaient rien improviser » dans une lettre à Henry de Groux : il en est de même des poètes, trop occupés à détailler le mystère de ce qu’ils ne sont pas. La poésie s’emballe dans « la contre-nuit, comme on dit à contre-jour », comme l’écrit Roger Caillois dans Trois leçons de ténèbres.
En effet, un poète se met toujours « en vain aux Apocalypses » ou dessine « par ouï-dire un rhinocéros », s’offrant à l’acédie qui le pétrifie dans « l’à quoi bon universel ». Au fond, un poème ne serait-il pas « une vide rencontre d’emblèmes latents, que rien n’avait destiné à exprimer quelque chose », une manière de silence qui se désengage de sa fonction, car il existe une parenté secrète entre l’aveugle mutisme et la liberté sur laquelle on applique ses crampons ?
Déjà, Les satires de Perse indiquaient : « ô les soucis des hommes, et ce vide en les choses ! ». La poésie de Vladislav Khodassévitch exprime à la fois toutes ces interrogations et ne tombe dans aucun de ces travers. De Saint-Amant, il partage l’ironie : « je rêve dans un lit / où je suis fagoté / Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté ». De Suarès, il reprend la formule selon laquelle « toute poésie doit être un poème de circonstance », une échelle de Richter des transitions, puisque la circonstance touche l’essentiel sous la forme qu’elle emprunte.
Comme Goethe, Khodassévitch se bat contre « les larves noires de la négation » et déplore cette poésie « du vide, du pleurard, et, de son palais tendre / À chaque mot qui passe, il fait un croc-en-jambe » (Perse). C’est une poésie qui s’éclaire de face, dans la pénombre d’être, soumise aux aléas lunatiques, cette autre dénomination de l’acédie : « Renversée la table de fer / Et renversée la bière aussi. / Tout ça pour rien – tout ça pour rien : / La vie terrestre se poursuit ».
Chez Khodassévitch, la peine n’est jamais d’un pignouf ; poignante, pas plaintive, car « au fond des yeux la lune / est un point qui verdit ». Il sait que la poésie se rattache à l’impersonnalité, à cette intimité qui dépasse la sorcellerie de soi. Il sait que « tous les desseins diurnes / s’enfoncent dans la nuit ».
Autrefois, Médée a pris la fuite sur un nuage qu’un de ses poèmes avait créé, Khodassévitch, lui, trouve « douloureux même / de devoir en esprit entrer / dans le paysage – le énième – / qu’un autre jadis a rêvé ». Alors, « végéter plutôt qu’être » ? Sûrement pas, il est trop seul pour cela, puisque la solitude est « ce cadre du miroir qui dit la vérité », loin du barbecue des psychologies qui transforment l’existence en un documentaire animalier.
valery molet