Pourquoi faut-il lire un roman d’écrivain plutôt que rien ? En route avec Patrice Jean (La vie des spectres)

Pourquoi faut-il lire un roman d’écrivain plutôt que rien ? En route avec Patrice Jean (La vie des spectres)

La plupart des romans ne tiennent pas la page. On dirait des glaviots sous la pluie : on ne les lit pas, on les dresse sur des « nappes qui tombent en miettes par-dessus les balcons » avec lesquelles un rat finira de s’étouffer au fond d’un cloaque. Les romanciers ont laissé leurs anecdotes et leurs péripéties au crédit municipal et ils récupèrent leur fourbi en publiant n’importe quoi.
Ce sont des écrivants qui ont leurs habitudes
chez ma tante ou chez un quelconque prêteur sur gages. Ils se refilent depuis des siècles leurs vieilles dentelles et leurs colifichets, toujours plus abîmés. Je ne lis presque plus de roman : c’est mou, sans allant, vulgaire, clanique. Il faut être déficient mental pour romancer. « On ne pense pas (assez) que les idées, en nombre limité, se répètent tous les jours, en des millions d’exemplaires, partout, jusqu’à la nausée. C’est pourquoi je tente d’échapper à la sulfateuse verbale en me réfugiant dans certains livres… », dont ceux de Patrice Jean.

Je ne me lasse pas de classifier les porteplumes selon la taxinomie de Saint Bonaventure : les compilateurs, les scribes, les écrivants et les auteurs. Patrice Jean est un auteur pour qui la vacherie n’a pas d’arithmétique et le bonheur, d’émétique. On est pris, loin des pièges et appeaux à tourterelles qui roucoulent dans le psittacisme des locutions et des grammaires.
Dans
La vie des spectres, Jean nous rappelle que, pour écrire, une vie intérieure (une âme, un fond de sauce) ne relève pas de l’architecture homonyme. C’est vital et pneumatique (j’entends les garagistes se révolter). Il y a encore des créateurs qui ont lu Léon Chestov – c’est à peine croyable – qui se moquent de la sociologie, du NKVD des idées, des forêts vécues comme des toundras et qui ne font pas rimer anus et prépuces. Ses héros ratifient « leur morne crépuscule », mais font surtout face à la splendide armurerie de la bêtise.

Les livres de Jean exemplifient à merveille le rocher du zoo de Vincennes : les singes se frottent, se piquent, se mordent, s’épouillent dans cette geôle dorée où la nourriture est abondante comme le vide que fractionne la trinité des repas. Patrice Jean nous raconte le « triomphe des spectres » avec drôlerie et ce désespoir qu’est la drôlerie dédoublée. Les vrais romans – alors qu’il n’y a quasiment plus que des scénarios, des feuilletons et des documentaires animaliers sur la copulation légale – sont des spectrogrammes.
Ce sont des diagrammes représentant le spectre d’un phénomène périodique, associant à chaque fréquence une intensité ou une puissance. L’échelle des fréquences et celle des puissances peuvent être linéaires ou logarithmiques. Dans la vie, ils ne sont que linéaires de même que dans la majorité des écrits, l’existence elle-même n’étant même plus un phénomène esthétique ou une compotée de signes.

La création, elle, permet d’embrouiller ce système de diagrammes comme si les spectrogrammes s’entremêlaient dans une soupe secondaire de miroirs fracassés. Comme nous sommes éloignés de ce carambolage, sans levier de vitesse, du spectacle vivant, du théâtre avec ces niaiseries concupiscentes et « conscientisées », de cette diarrhée de pissotières qu’assagirait le concept de vespasiennes. Quand on y pense, parler de conscience après que Nietzsche l’ait découpée en rondelles et donnée à manger aux chiens de Zarathoustra !
Ce qui définit notre époque, c’est le grotesque parce qu’on n’est plus capable « de goûter à la vie, insensible au froid néant qui la menace ». On est passé des considérations inactuelles à l’actualité éternisée. Sans le froissement du néant, dans l’acceptation incongrue de ce qu’il recèle de potentielle action, il ne peut y avoir que le sourire du clown triste et le sérieux de la vie animalière. Sans ce néant, ce rebours de nous-mêmes emberlificoté dans la dialectique entre bouffonnerie et impérium, la vie apparaît comme « en transit », le plus souvent intestinal.

Il n’y a plus de place que pour les choses et la prétention à leur ressembler dans une forme de mimétisme à la symétrie presque diabolique, si j’ose la redondance en même temps que le contresens. Avec Jean, on se dit que « vivre consiste à abattre l’un après l’autre, tous les symboles de la gravité ». La littérature devrait être un shrapnell, elle n’est qu’un coussin à pets.
De fait, il est rare de rencontrer un frère d’armes dans ce décor de casques à vélo et de tisane puerpérale, tant il est vrai que « chacun se fourvoyant sur chacun, tout n’était que rencontres avortées, bal de polichinelles, valse macabre où les automates enlacent les ombres, et les ombres étreignent le vide : au rendez-vous des fantoches ». Chaque génération a son fanatisme et le fanatisme, c’est toujours le surenchérissement des notions abstraites qu’on ne souhaite ni comprendre ni atteindre afin d’être toujours à la traîne de son intolérance et en retard de soi ; c’est aussi désinvestir la solitude, le côté plat des choses et la marche.
Le fanatisme, c’est la minauderie de l’instinct grégaire, avec une kalachnikov physique et morale en bandoulière, montée sur le dada Thanatos. Le fanatisme procède de l’incapacité à faire silence et de la non-répudiation du commentaire. Les « derniers hommes » ne veulent plus de mots, mais des écharpes multicolores d’onomatopées pour sanctifier les coteries, les phalanges, les phalanstères et les tribus réticulaires. Les « derniers hommes » ne se prononcent pas sur la vérité ni la beauté des choses. Ils commentent un nombril sans argument pour l’ombilic.  Bêler n’est pas écrire.

Un écrivain abandonne toujours la réalité à elle-même afin d’en soustraire un champ de vision où s’assoir sur la vérité, c’est toujours s’assoir ; et les Assis sont les meilleurs atouts de la radicalité à l’aune du rempaillage de chaises. Un créateur chronique ce genre de créatures, tel Tallemant des Réaux. Un romancier talentueux y adjoint les moralistes français qui donnent le la à la béchamel des bémols. Pour un auteur, le réel n’existe pas. Ce n’est qu’une composition aux costumes aléatoires et une déroute de syllabes que la componction des morales rend plus pathétiques encore.
Ainsi, « ce voile qui se répand sur toutes choses inocule aux rues et aux êtres une dose d’irréalité, comme si nous marchions, pour de bon, dans un songe. Si je croyais en Dieu, cette immatérialité soudaine me paraîtrait le signe que la réalité ne suffit pas, qu’il ne faut pas y croire : le monde est le rêve d’un dieu endormi ». C’est une physiologie des stéréotypes.

Patrice Jean donne raison à Platon. Le monde des Idées n’est pas un monde de chimères. Les hommes ne sont que les valets de pied et les portefaix des idées générales : la couardise, le mensonge, la délation, les effets de mode, le parti pris, la bêtise, la vie politique. La vie des spectres est un grand roman platonicien dans lequel le banquet est la forme positive de la mélancolie, celle qu’on aborde avec réticence, mais qu’on pratique avec une tristesse adorable.
Ce roman est une sorte d’arc-en-ciel, non du dégoût, mais de
l’amor fati qui est la manière aboutie de se désengager et de se désembourber. Jean réconcilie l’arrière-monde et la volonté de puissance qui convergent dans la quête de l’amour.  Au fond, toutes les époques sont médiocres et c’est la raison pour laquelle seul l’art de l’amour reflète la stupidité du temps qui passe. Sans amour, les anecdotes seraient immobilisées et l’histoire, un énorme congélateur à entreposer des modes vestimentaires différentes. 

Toutes les époques sont des périodes d’Occupation, seule la densité de chars dans la rue varie. Sous cet angle, le casque à pointe à portée de canon, on est tous les continuateurs de Martial et Saint-Simon, des chants du cygne qui pétaradent dans la nef des bruitages. Tout pourrait se résumer aux dialogues du Quai des brumes avec des personnages dégueulasses qui ressemblent à des scolopendres, rencontrés au Tonkin et des voix qui imitent le son des espadrilles dans la vase.
Mais aussi, l’espoir des « t’as de beaux yeux, tu sais » car, chez Patrice Jean, l’amour reste une évidence, de celle qui « tient tout en l’air » : n’est-ce pas le rôle des grands écrivains que de permettre la lévitation ? Patrice Jean nous tient au-dessus de nous-mêmes le temps d’un splendide récit loin des « législateurs de la Fiction » comme l’écrivait Léon Bloy dans
La femme pauvre.

Sans art (et je ne parle de la religiosité culturelle qui sévit partout aujourd’hui), la vie est plate et, dans ce sens, l’invention de la perspective autant que l’étendue de l’univers sont des apories. Sans art, « le sens de l’histoire est du côté de la capuche » et des « gens » cools. Sans lui, « l’humanité passe le temps et flotte à la surface ».
Peut-être que Jean a pensé aux âmes mortes de l’ancienne Russie, décrites par Gogol (qui, en écriture automatique, donne Google). En effet, dans l’Empire russe, le mot « âme » désignait les serfs mâles. C’était le nombre d’âmes qui déterminait la valeur d’une propriété ainsi que l’impôt foncier dont le propriétaire était redevable. Comme les recensements n’étaient effectués que tous les cinq ans, les serfs morts « vivaient » parfois des années dans les registres de l’État ; et les propriétaires continuaient de payer l’impôt par tête sur ces âmes mortes.

Cette absurdité du système avait donné à des escrocs, dont fait partie Tchitchikov, le héros du livre de Gogol, l’idée d’une arnaque au crédit foncier. Ces escrocs achetaient d’abord des âmes mortes à prix minime, pour le plus grand bénéfice des propriétaires, ainsi dégrevés de l’impôt correspondant. Ils les plaçaient ensuite, fictivement évidemment, sur un terrain acheté à bon compte. Finalement, ils hypothéquaient le tout auprès du crédit foncier, pour la valeur d’une propriété florissante ; eh bien, la France ne ressemble-t-elle pas à un hameau de montagne que des Hollandais véganes réhabilitent en bèquetant de la soupe aux poireaux, en faisant du vélo en combinaisons protectrices et en maudissant le non-recours au droit ? et donc à un synode d’âmes mortes qui ne vivent que par l’effet troublant de l’hystérésis : et si La vie des spectres était une variation magnifique sur l’âme disparue, cette âme qui servait au silence et à la méditation et donnait du contenu aux hommes décontenancés ?

C’est un roman des retrouvailles de l’âme, loin des plans gynécologiques, des viols en famille et des érections comme cadeaux de Noël ! Patrice Jean n’évoque-t-il pas le magnifique Léon Chestov qui pensait que « aucun vase de forme grammaticale ne peut recevoir cette âme » qu’il nous faut repenser, de même que Berdiaev considérait l’humano-divinité de l’homme dans l’apocalypse de notre temps (Rozanov).
Le roman de Patrice Jean nous parle de cette arnaque aux âmes, de cette fausse route qui pétrifie l’impasse et la limace du sans issue et fend ceux qui pourfendent. Ses spectres sont ses âmes mortes : ces couples sans confiance, ces journalistes sans honneur, ses adolescents sans tête. Son roman est aussi une confidence, comme toutes les grandes narrations dont l’anecdote n’est qu’un faux-nez, une sorte de démembrement de la logique propre à toute langue : « J’ai trop lu. Je me suis éloigné de la rive, de notre époque et de ses vivants… Les vies ont fui à travers un trou… Il semblerait que l’existence humaine, pour se maintenir, doive méconnaître la place microscopique qu’elle occupe au sein des
fraternelles consciences ».
Et si « vivre, c’est perdre du terrain », lire Patrice Jean, c’est vibrer de nouveau pour la forme romanesque et, enfin, ne plus « penser pro-pre-ment ». « Comme si le présent, par nature, ne pouvait atteindre tout ce que la pensée nous promet en fait de plénitude ». Qu’il est plaisant de penser que, quelque part, en France – comme Stasiuk en Pologne – un homme écrit, sans haine et sans détour, des historiettes sans péripéties, une poésie narrative qui implique que l’abâtardissement romanesque par l’embastillement des sujets « non résilients » soit refoulé au loin.

Patrice Jean est un grand romancier qui prouve combien la sortie de grotte est déjà à l’œuvre chez de rares spécimens. Avec lui, nous quittons le peloton sans ressentiment ; nous le voyons s’éloigner avec ses casaques d’enjolivements plébéiens et sa procrastination élitiste. Nous sommes enfin seuls, largués, pour être sûrs de n’arriver nulle part, avec les merveilleux nuages, près d’une Loire invaincue et d’une drache enamourée.
Il n’y a plus de cadastre et l’horizon est sans mire. C’est l’envers du crève-cœur épinglé par la cohorte des aigris « positifs » dont le cœur sur la main magnifie l’idée de prothèse.

Patrice Jean, qui ne démontre heureusement rien, prouve au moins qu’il n’est pas obligatoire de ne pas savoir écrire pour publier, surtout un grand livre.

valery molet

Patrice Jean, La vie des spectresCherche Midi, août 2024, 464 p. – 22,50 €.

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