Portrait d’une poète indépendante – entretien avec Elena Truuts (Et tu sais)
Le regard et l’écriture d’Elena Truuts saisissent, avec toute une habileté ironique et légère, les âmes et les lieux multiformes qu’elle nous restitue dans toute son humanité polyédrique, facettée, physique. Son dernier livre (Et tu sais) défie le temps et le passage des saisons. Sont réunis ici les axes majeurs de l’existence composés en un espace entre réparation, jeu, rituel et fiction archéologique.
Elena Truuts met en présence des images fragmentaires selon de nouvelles relations qui naissent au besoin de leurs malentendus réciproques. La créatrice prolonge sa réflexion menée de longue date. Elle y associe des images lacunaires issues de sa vie très « internationale ». Son écriture est inspirée de formes anciennes ou nouvelles en des sortes de modules de verre soufflé transparents, expansifs et fragiles.
Jaillissent des questions apparues tels des corps étrangers qui n’appartiennent pas à l’objet d’origine ; elles portent la légèreté tout en rendant plus explicite une forme de doute ou d’attente. Et c’est comme si toute son œuvre prenaint pour point de départ la palanche, outil courant dans les campagnes asiatiques, associé au transport, au travail et à la charge portée par le corps.
A partir de là, elle joue toujours sur l’équilibre et sur le fardeau du poids de la culture, de la mémoire, de l’identité et de la vie.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le café et l’idée qu’une multitude de choses à dire et à écrire m’attend au cours de la journée. Ou bien le café et l’idée d’une matinée infiniment longue que je passerai dans le calme de mon appartement à écouter le silence après une semaine de travail agitée et chargée.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je ne me souviens pas vraiment de mes rêves d’enfant. Je me souviens d’une enfance presqu’idyllique sur une petite île estonienne dans le lac Peipous, ou Peipsi en estonien. Cette île n’abrite que trois villages où les habitants vivaient historiquement de la pêche et de la culture des oignons. Parmi eux, les Estoniens et les représentants d’une minorité russe très particulière et peu nombreuse en Estonie, les descendants des Vieux-Croyants orthodoxes qui fuirent la réforme du patriarche russe Nikon afin de trouver refuge de l’autre côté du lac. Aujourd’hui, on appelle l’ensemble des villages qui se situent le long de la rive ouest du lac Sibulatee, ou «La Route de l’oignon ». C’est une petite région très conviviale, où l’on boit du thé avec du sucre bouilli, une sorte de confiserie locale. On retrouve cette ambiance sur l’île de Piirisaar, où j’ai passé tous les étés de mon enfance, car elle se trouve à proximité. Bien évidemment, à l’époque, je portais sur ces lieux un regard naïf et idéaliste.
J’ai commencé à écrire de la poésie très tôt, bien avant l’école. Dans mes premiers poèmes, j’essayais de décrire mes étés sur l’île, qui est toute entière une réserve naturelle. On peut dire que j’ai grandi dans un petit univers de grenouilles et d’étoiles. Et pourtant, de retour à Saint-Pétersbourg, j’avais l’obligation d’être une enfant studieuse et responsable. Très vite, j’ai dû me confronter aux réalités de la vie des années 1990, sur lesquelles j’ai même écrit plus tard quelques textes poétiques en français. L’adolescence était anémique et difficile. D’où, probablement, mes rêves d’enfance un peu effacés.
Je crois que j’ai toujours rêvé de liberté et d’indépendance. Et de voyages. Alors, je voyage. Récemment, grâce à mon travail d’enseignante, j’ai passé une semaine en Islande, où j’ai eu l’occasion d’échanger avec les individus qui inventent le paysage éducatif islandais. Au nord de l’Islande, à Siglufjörður, on nous a invités au Centre de la poésie islandaise fondé par Þórarinn Hannesson, poète qui enseigne à l’école que nous avons visitée. J’ai alors appris, par exemple, que le pseudonyme de la poétesse symboliste islandaise Hulda signifiait « celle qui est cachée ».
A quoi avez-vous renoncé ?
Depuis longtemps, je me suis faite à l’idée qu’il fallait faire des choix. Il faut beaucoup d’heures si l’on veut poursuivre une activité artistique. Alors, on choisit de s’y consacrer parfois au détriment de certains conforts ou situations que nous offre la vie. En sacrifiant certaines formes d’oisiveté, par exemple. Mes journées sont en général remplies de travail. J’ai aussi appris à renoncer à tout ce qui me privait de mes libertés.
D’où venez-vous ?
Je suis née à Saint-Pétersbourg, de mère russe et de père estonien, d’où ma nationalité estonienne. Or, j’ai passé toute ma jeunesse en France : Paris 8, master, doctorat, babysitting et salles de concerts parisiennes. Je peux dire que c’est l’université française qui m’a donné des outils pour penser la littérature et le monde. Et je tiens vraiment à ma vie estonienne, car elle représente pour moi l’indépendance que je n’arrêterai jamais de défendre.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
On peut dire que, de ma mère, j’ai reçu son intelligence, sa logique et son esprit aiguisé, ainsi qu’une éducation à l’étiquette presque diplomatique, et toute une bibliothèque de littérature mondiale qu’elle avait rassemblée, des œuvres complètes ! J’ai lu presque tous ces livres quand j’étais adolescente. De mon père, j’ai reçu l’amour inconditionnel de la nature, c’est propre à la nation estonienne. Mon père était une âme pure. Il m’a transmis son attitude enfantine envers le monde, ce qui me permet probablement d’écrire des poèmes. On peut aussi hériter d’une culture qui ne nous appartient pas par droit de naissance. Ma culture intellectuelle est sans surprise française et francophone, tout comme mes références littéraires et philosophiques.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Le café. Les sushis, trop chers pour être mon petit plaisir quotidien. Les plats japonais que je sais préparer modestement moi-même aussi.
Comment définissez-vous votre vision de la poésie ?
J’ai étudié les théories poétiques et je connais les concepts littéraires. Or, dans mon cas au moins, c’est en moi depuis mon enfance. Peut-être parce que dès mon enfance je savais qu’il y avait plusieurs langues. Il y avait des contraintes de la vie. Il y avait des livres. Comme je l’ai déjà mentionné, j’ai commencé à écrire des poèmes très tôt, avant d’aller à l’école. En russe, qui est la langue de ma mère. A l’école, j’ai traduit le poème de Joachim Du Bellay « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… ». J’ai commencé à écrire en français à Paris 8. Des poèmes en vers libres et de la prose poétique. Je ne me suis jamais posé de questions quant aux contraintes.
Mon approche de l’écriture poétique n’est pas formelle. Si j’essayais de définir l’écriture, je dirais qu’il s’agit d’abord d’un instant produit par un ensemble de circonstances réelles ou imaginaires qui fait en sorte que j’écrive. Un poème peut naître d’un mot entendu, d’une phrase, d’un je-ne-sais-quoi. Et puis, quand le poème est en train de s’écrire, mon travail consiste à éliminer tout ce qui n’est pas nécessaire à ce poème précis pour que cela fonctionne comme un tout, comme un ensemble organisé. Je veux aussi qu’il y ait un dialogue. Je dirais qu’un poème est une forme de pensée sensible toujours adressée où s’opère un travail sur la langue et qui cherche sa beauté dans le langage ordinaire.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
C’est toujours la nature qui m’interpelle le plus. Alors, j’ai toujours été subjuguée par les montagnes, surtout à l’instant où l’on les voit apparaître. Les Alpes, le mont Pélion en Grèce, les volcans d’Auvergne, et puis, récemment, l’Islande…
Et votre première lecture ?
Je me souviens d’un conte d’Andersen qui m’a vraiment bouleversée quand j’étais adolescente, « La fille du roi de la vase ». C’est l’histoire d’une jeune femme, Helga, née de l’union d’une princesse égyptienne et du Roi de la vase, sauvée par les cigognes et adoptée par les Vikings. D’une beauté remarquable, elle était sauvage le jour, alors que la nuit elle se transformait en crapaud au caractère humble et doux. Je me rappelle avoir beaucoup réfléchi à sa double nature, sans doute en projetant cette image sur mes propres tourments intérieurs.
Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute toutes sortes de musiques qui me plaisent, avec une certaine préférence pour les musiques indépendantes et expérimentales. Parfois, j’écoute une seule chanson en boucle pendant toute la journée, cela me réconforte. Je suis une auditrice attentive aux textes des chansons, on peut comprendre pourquoi. Depuis toujours, j’aime beaucoup ce que fait Keren Ann, et j’ai beaucoup apprécié le choix de poèmes qu’elle avait fait pour « L’Instant poésie » sur France Culture.
Une amie japonaise, qui est venue me voir un été à Tallinn, m’a initiée à la musique de variété japonaise. Nous avons fait un vrai road-trip en Estonie en écoutant toute la City-pop de la Shōwa era, et plus précisément des années 1980. D’après ce dont je me souviens des explications de Tanko, l’apparition de ce genre musical, inspiré par la vie urbaine, a coïncidé avec la popularité des taxis nocturnes et des autoradios au Japon. J’aime beaucoup le jazz japonais aussi.
J’ai toujours écouté Satie et j’apprécie les « classiques contemporains », tels que John Cage, Steve Reich, Max Richter, Ryūichi Sakamoto. Je m’intéresse aux œuvres du compositeur estonien Arvo Pärt. En ce qui concerne la musique indépendante estonienne, je vous conseillerais la dream pop de Holy Motors, ainsi que la voix de Mart Avi, qui adopte une approche artistique du R’n’B, tout en repensant différents courants de la musique pop.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Il ne s’agit pas pour moi de livres entiers dans la plupart des cas, mais de poèmes que j’aime et auxquels je reviens régulièrement lorsque j’ai besoin d’une réponse ou tout simplement pour me réconforter. C’est un peu comme avec la musique.
Quel film vous fait pleurer ?
« Still Alice » de Richard Glatzer avec Julianne Moore et Kristen Stewart, qui parle d’une professeure de linguistique atteinte d’une maladie d’Alzheimer précoce.
Quand vous vous regardez dans un miroir, qui voyez-vous ?
Je suis une personne très pudique et assez timide. Il y a des jours où j’ai du mal à me regarder dans le miroir. Et paradoxalement, j’ai pas mal posé pour des photos. On me dit que je fais plus jeune, ce qui crée parfois des malentendus car on me prend encore souvent pour quelqu’un qui a beaucoup moins d’expérience professionnelle que je n’en ai en réalité.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je pense qu’il faut oser écrire. Si, bien sûr, nous avons de vraies questions à poser ou quelque chose d’important à dire à cette personne.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Hiroshima, avec son insoutenable passé historique qui doit servir de leçon pour l’humanité, laquelle continue malheureusement de mener des guerres. Et grâce à Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, bien sûr. Je pense au livre et au film.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Maurice Maeterlinck, Arthur Rimbaud, Virginia Woolf, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Je n’ai pas l’habitude de « commander » des cadeaux d’anniversaire.
Que défendez-vous ?
Je défends la liberté artistique et l’indépendance.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Il a peut-être raison, Lacan. L’amour, c’est quelque chose de précaire et d’insaisissable, et c’est très bien comme ça. J’ajoute que la proximité intellectuelle avec l’être aimé m’est indispensable.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Je comprends cette approche que, moi aussi, j’ai parfois adoptée dans ma vie.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
La question sur French Theory, ma poésie sonore que j’enregistre depuis quelques années en collaboration avec Martin Kikas de Ö Stuudio à Tartu ?
Entretien réalisé avec Jean-Paul Gavrd-Perret, pour lelitteraire.com, le mercredi 28 octobre 2026.