Patrice Jean réanime le roman (L’homme surnuméraire)
Je ne lis presque jamais de romans. Cette forme dépassée de l’expression, qui mêle péripéties et composition, est généralement si ennuyeuse que la pornographie, comparativement, semble un art de demain avec ses superpositions corporelles et ses analogies sémantiques basées sur des interjections proches de la parataxe.
Mais mon amoureuse m’a plusieurs fois relancé pour que j’entrouvre L’homme surnuméraire de Patrice Jean : « Lis, tu verras, c’est très bien ! », elle-même avait été conseillée par l’ami Julien Farges, spécialiste de Husserl et auteur d’un très beau et complexe L’Europe, l’esprit et la science: Husserl, Valéry et les paradoxes de l’européanisation.
Je me lance et, miraculeusement, je ne referme pas l’ouvrage dès les premières pages. Je ne m’accroche même pas. Je suis emporté. C’est un roman dans un roman qui mauvit le roman romanesque (et ne le rosit pas), une bague perdue dans une bagagerie qu’on prendrait pour une valise oubliée dans une joaillerie. C’est surtout un style. Oui, Patrice Jean est un esprit cocasse, frondeur et rescapé de toutes les vogues puisque la véritable écriture est un mode d’être, pas une vague vogue.
Tout est écharde. Rien n’est chapardage. Il est question d’un récit où des Français moyens s’autocontemplent dans la moyenne de leur petitesse puis d’un autre récit, imbriqué dans le premier, à moins qu’il ne l’instille ; où il est question d’intellectuels moyens autocentrés sur la perspective de n’être rien, et de croire que cette phase négative est une conquête.
Tous les travers de notre époque y trépassent avec une ironie lointaine qui semble une causticité d’un au-delà d’aujourd’hui : le droit de l’hommisme commutatif entre le néant et la multiplication du zéro, « la littérature zavattisée » pour laquelle des éditeurs et des savants expurgent les créations en faisant, par exemple, de Céline une pantoufle adossée à un cothurne sans lacets, « le monde aristocratique de l’optimisme » étranger aux deux anti-héros du roman – l’agent immobilier et le chômeur littéraire qui « n’était ni vivant, ni mort, juste une conscience, délicieusement suspendue dans la divine paresse » -, un philosophe « traduit en vingt-quatre langues » sûrement « un éjaculateur précoce » prétextuel et perclus du « devenir-autre-du-Dasein », un Goncourt non « traduit du silence », une bonniche de quarante ans encore vierge, des femmes qui découvrent la gauche et la vie sexuelle.
Tous ces êtres, en quête de seins fermes ou de bites à idées, s’inscrivent dans « la grande bataille de l’amour-propre ». Patrice Jean distingue les savants des lettrés comme je le distingue des romanciers puisque c’est un véritable créateur. Il y a bien sûr une différence entre une palpation médicale dans le cadre d’une mammographie et la succion érotique d’un téton comme il y a une distinction entre Patrice Jean et le zoo durassique. Si un « homme ne devient intéressant que lorsqu’il commence à perdre », un écrivain ne bouscule son propre élan vers la bagatelle et la vétille que lorsqu’il pousse son avantage vers le pas de côté et s’aperçoit que « l’emplacement des cars scolaires était dorénavant souligné par un marquage comminatoire. Il n’y avait pas à dire : la signalisation en France faisait des progrès ».
La signalétique progresse hélas au même rythme que le vide sidéral de la littérature de dénonciation, celle des couches-culottes consanguines et des secrets d’alcôve de laquelle on a ôté les verrous et la dignité, là où l’on nie l’idée que « le grand secret de l’existence est que l’être humain ne pense pas : c’est une marionnette bredouillant avec orgueil un texte collectif, banal et sans surprise ». Avec Patrice Jean, l’inessentiel n’est pas sauvegardé : les débats universitaires, les vanités d’édition, le monde extérieur qui « devait être proscrit des existences heureuses », les tromperies veules. Avec lui, où il ne se passe rien, niche l’essentiel : « l’amour, la lecture, les bains de mer ». Jean nous enchante. Patrice tisse sa narration jubilatoire dans laquelle les penseurs avalent de la charcuterie « goulûment, de façon philosophique » et les morales en gelée de pétrole, jaugeant l’intromission et le nettoyage anal par oison interposé, attisent « la dialyse littéraire ».
Contrairement aux tueurs en série dont le nom est un prénom dédoublé, tel que Emile Louis, Patrice Jean est un écrivain aux facettes multicolores, passant d’un cynisme rieur aux réflexions profondes, d’une description érotique à un mordant crachat : un livre anodin encalmine. Un excellent ralingue. Jean est un sacré navigateur, loin du « camp des outrés…, des idées poudrées de l’époque » et des révoltés d’avance qui sont toujours en avance d’un métro de retard.
Dans ces récits entrecroisés, mêlant diallèle et faux labyrinthe, dans lesquels le cheval sénateur de Caligula est comparé à « un rappeur conférencier à Normal Sup », les « passions tristes de l’amertume » ne délaissent pas « le badinage pour s’immoler au sérieux », caractérisé par le personnage de Weil, reflué du monde de l’édition car sa collection sur la philosophie allemande ne rencontre plus son public, contrairement aux collections qui mettent en avant « Oui-Oui et sa gomme magique »..
Patrice Jean ne légitime jamais les aigreurs comme toute belle littérature. Derrière chaque typhus contemporain, de quelque nature qu’il soit, Patrice Jean ne cache pas un sourire de non-clown triste. Cela fait du bien de rencontrer, de temps à autre, un véritable écrivain.
On a le sentiment que les grands livres ont un avenir et que les mauvais vont disparaître. N’est-ce pas cela « l’esprit de principauté » selon la formule de la mère de Bonaparte ? Le temps d’une illusion !
valery molet
Patrice Jean, L’homme surnuméraire, éd. Motifs, 2019, 408 p. – 20,00 €