Luca Scarlini, Il resto è buio e vanità
Portrait d’un éditeur
Depuis des années, Luca Scarlini étudie les écrits, les journaux intimes et la correspondance de Neri Pozza et du groupe de militants de la Résistance – amis, intellectuels, artistes – qui, avec lui, ont pensé le livre comme un geste social, comme une construction de communauté, dans cet après-guerre où il ne fallait pas ignorer tout ce qui n’avait pas pu être publié pendant le Fascisme.
Il en ressort un portrait plein de vie, un mosaïque passionnante et passionnée d’intuitions éditoriales, comme la découverte d’un Goffredo Parise inconnu, la republication des poèmes de Sappho, introuvables en Italie, le travail avec Gadda, Buzzati, Montale ; des liens personnels et professionnels, comme l’amitié éternelle avec Antonio Barolini et l’union avec l’écrivaine Lea Quaretti ; des anecdotes de la vie à Vicence, sa ville natale tant aimée.
Sculpteur, graveur, écrivain, éditeur vénitien, tant d’âmes composent sa vie. Celle de l’un des intellectuels les plus connus du XXe siècle, tant de métiers qui lui permettent de conjuguer passions et nécessité économique, travail manuel et engagement civil, et qui seront la sève vitale de chaque maison d’édition qu’il a fondée, de l’Asino Volante au Pellicano, jusqu’à la marque qui depuis 1946 porte encore son nom. Pourtant, rien dans son enfance ne laisse présager le rôle déterminant que les livres, la culture, l’art auront dans son parcours – ni l’enfant rebelle, ni l’étudiant réticent chassé du lycée, ni le lecteur inhabituel qui fait ses premiers pas avec un roman de Dostoïevski, cadeau d’un graveur socialiste.
Ce livre devient la lecture intime d’un homme direct, solitaire, parfois rude, toujours profondément convaincu de la valeur de cet instrument de la conscience qu’est le livre, sans lequel nous ne serions « qu’un sac vide. Ici, l’enfance d’un éditeur ne montre pas de signes particuliers de vocation : il est peu probable qu’un enfant veuille jouer avec des presses et de l’encre, fixer des délais ou créer des collections. Ou penser qu’il investira temps et argent dans des auteurs débutants en espérant les amener à la reconnaissance pour leur valeur, en comptant sur un réseau de relations littéraires, pour les mettre en lumière, pour ensuite se disputer avec eux lorsque ces derniers partent. « Ce seront des idées d’art et de poésie, qui rapportent peu d’argent, mais ce sont les seules capables de me séduire et de m’intéresser. Le reste, pour moi, est obscurité et vanité. », écrit via l’auteur son personnage.
jean-paul gavard-perret
Luca Scarlini, Il resto è buio e vanità, Collana : I Narratori delle Tavole, Edizioni Neri Pozza, 2026, 128 p. – 10,00 €.