La fascination de l’étang de Virginia Woolf

La fascination de l’étang de Virginia Woolf

Il y a des écrivains que l’on retrouve des années après une première lecture : c’est le cas de Virginia Woolf dont je relis les livres comme on découvrit son corps des semaines après son suicide par noyade. Aucun de ses livres n’est décomposé dans « l’ombre très peuplée des coulisses ». Dans le recueil de nouvelles La fascination de l’étang, on rencontre des demoiselles comme il faut, des femmes inhabitées qui ressemblent à des meubles, des médiévistes monomaniaques, des hommes aux yeux noisette, vifs comme des écureuils que haranguent des perroquets, chercheurs d’or, et des « yeux qui télégraphient » des informations à l’autre bout de la table.
Woolf a une ironie songeuse comme une voiture servant de poulailler après s’être engouffrée dans un nid-de-poule. Elle a « une bouche en cœur prête à l’épigramme ». Perchée, elle nous dépêche son style singulier et nous repêche par ses frasques de conteuse, tout en se demandant, avant le « comment taire ? » d’Aragon, « comment dire son mot ? ». Peut-on accepter une sagesse sans soupir ? nous questionne-t-elle.

Elle est à des années-lumière des philosophies de martinet qui cinglent les fesses et obscurcissent l’esprit, sûrement parce que « en sondant son for intérieur (elle permet) à des courants d’air glacé d’atteindre ce lieu si bien gardé ». Drôle et caustique, Virginia Woolf s’est suicidée le 28 mars 1941 par submersion dans l’Ouse, qui fut sa dernière demeure, impaire, sans peur. Cinoque dans l’air, elle craignait de devenir folle, d’où l’eau. Son corps est retrouvé trois semaines plus tard.
Elle aimait les vacances prolongées. Ses œuvres surnagent tandis que l’apnée littéraire s’est généralisée depuis qu’écrire plus d’une phrase s’apparente à un récif titanesque. Dans Quai des brumes, le peintre Le Vigan affirme à Gabin, déserteur, « qu’il voit les choses dans les choses », et que, en conséquence, pour lui, « un nageur, c’est déjà un noyé ». C’est ainsi qu’elle tire « un trait sur la question du vrai et du faux, de la réalité et de la fiction… encore une querelle de médiévistes ». Elle déserte dans l’eau vive, ce qu’elle ne supportait plus dans la poussière écrite. 

Woolf est cryptique telle une bienheureuse, mais de cette extase qui emprisonne malicieusement. Elle écrit si intelligemment, c’est-à-dire sauvagement, sur l’idée que les « gens sur le papier deviennent moins réels et plus importants ». À ses yeux, le réel et l’écrit forment un tout, une imbrication si « sensible » qu’elle détricote la soi-disant réalité, celle au fond de laquelle on ne ressemble à rien. Elle sait que la réalité est informe quand elle ne se soumet pas à l’esthétique moqueuse, à cette façon de se hisser sur la pointe des pieds au fond d’une tranchée où rats et soucis sociaux grouillent. L’existence n’a pas de profondeur quand elle est « serve » sociologiquement, une manière de mare déminée, même si « la littérature est le registre de nos griefs ». Pour qu’elles vaillent la peine, la vase fantasque doit remuer la vie fossile.
Woolf fait partie de mon quadriumvirat féminin avec Pizarnik, Plath, ces trois suicidées immaculées, et Kiki Dimoula, qui mourut tardivement. Woolf peut écrire indifféremment sur un boucher, une handicapée ou des universitaires parlant le grec ancien à des éleveurs d’ânes en pleine Attique. L’étang est son miroir sans fond et sans tain, comme une abnégation de nageuse amputée des bras que remercierait un scaphandrier sans oxygène. Et quel style ! Quelle intelligence « analytique » qui moque déjà, dans sa nouvelle Mémoires de romancière, les écrivains qui ne font que donner un la minoré, c’est-à-dire le déjà là et déjà lu ! 

Ses écritures sont des heures fraîches comme de la peinture, car un véritable écrivain a toujours plusieurs styles sous sa robe. Woolf est une coquine ambidextre et bisexuelle. On s’ingénie à trouver l’intelligence artificielle nouvelle, sans voir que le mariage entre les littécrivailleurs et l’intelligence sommaire est antique et morganatique ; je dirais même que l’ordinateur s’est avili en prêtant main forte à des margoulins qui croient ajouter une lettre à l’alphabet, en l’amputant de l’ensemble des voyelles et des consonnes. 
La littérature a, souvent, été la main courante des tailleurs de silex. Cela ne date pas de la dernière grotte et Woolf de s’interroger avec humour : « Si les hommes écrivent des sornettes pareilles (sur l’amour ou les tartines beurrées), pourquoi nos mères auraient-elles gâché leur jeunesse à les mettre au monde ? ». Toutefois, derrière ce ton parfois cyniquement jouissif (« est-ce qu’on aurait lu Keats s’il avait porté des chaussettes rouges ? »), Woolf connaît la « lente souillure » du monde et « ses pensées ne trouvent pas de mots purs et neufs, qui n’aient pas été froissés, fripés, qui n’aient pas perdu leur apprêt à l’usage ». La langue est une friperie que la roue intempestive des simplifications grammaticales et lexicales ne recycle plus, d’autant que la mort est tout au bout. Dès lors, « le secret de l’existence (n’est) qu’un squelette de chauve-souris dans un placard », renforcé par ce qu’elle appelle « lejustemilieu » en un seul mot.

Femme libre, extravagante et morbide, elle voit que « lejustemilieu contamine les moutons… Qu’adviendra-t-il de nous, hommes, femmes et oiseaux, si le règne du justemilieu arrive ? ». La réponse est dans la vitrine des librairies. En effet, si le juste milieu est indispensable pour les affaires politico-sociales (c’est le meilleur moyen de nous désimpliquer de ce qui n’a aucun intérêt), le « justemilieu » littéraire superpose la catastrophe aux décombres.
Et ça, Virginia le savait bien avant de désapprendre à crawler !

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