Collectif, Héritages maghrébins, une histoire du cinéma français

Collectif, Héritages maghrébins, une histoire du cinéma français

Le bel ouvrage que publient les éditions de La Martinière transcrit l’histoire du cinéma français, ici créé et produit par des réalisatrices et des réalisateurs d’origine maghrébine. Les films des cinéastes maghrébins prennent pour point de départ, pour certains, la terrible période coloniale, laquelle a généré l’immigration, l’exil forcé, la misère et le dur labeur de milliers de pères, mères, oncles immigrés. D’abord invisibilisés, vivant ou plutôt survivant dans des conditions indignes, parqués dans des bidonvilles et des baraquements insalubres, les immigrés ont largement contribué à enrichir la France par leur force de travail en tant qu’ouvriers ainsi que par leur dévouement et leur dignité.
En ce qui concerne les générations suivantes, les descendants, les enfants d’immigrés ont favorisé un héritage culturel très original, rendu visible grâce à des mouvements politiques, intellectuels, artistiques et sociaux. En cela, ces filles et fils d’immigrés ont rempli un vide, permettant de dévoiler un non-dit sur la difficulté d’assimilation de leurs parents ou grands-parents, face à l’incompréhension ou le mépris de la société française. Comme l’écrit Faïza Guène : « Comme des milliers d’héritiers accablés, j’ai dû fabriquer moi-même mon histoire familiale. Compenser les manques. Faire le deuil de ce que je ne saurai jamais ».

Le cinéma des héritages maghrébins (un legs précieux) est d’abord « un cinéma qui dénonce ». Les premiers films anticolonialistes des pionniers défenseurs de la résistance, de l’accession à l’indépendance des peuples opprimés, ont été censurés. René Vautier (1928-2015) qui a documenté « les exactions coloniales – travaux forcés, exploitation, répression » a été menacé et emprisonné. Nous trouvons dans l’ouvrage de larges paragraphes sur ce sujet. Par ailleurs, de très rares photographies de la manifestation des « Français musulmans » du 17 octobre 1961 sont reproduites ; or, c’est 65 ans plus tard, le 17 octobre 2026, que j’ai commencé d’écrire ma recension, le jour de la commémoration de cet événement tragique, sous-estimé par l’histoire, les médias, avec des chiffres de blessés (sous la torture) et de morts sous-évalués. Dans cette histoire du cinéma que l’on pourrait appeler engagée, « l’évocation de l’immigration reste l’apanage de la gauche, et le cinéma militant fait peu de cas de la culture des nouveaux arrivants, des problèmes spécifiques que posent le racisme et l’héritage colonial. » [Élias Hérody].

L’on découvre les difficultés rencontrées lors des premiers films de « non-professionnels originaires du Maghreb », témoignant de la pénibilité au travail, de l’altération de la santé et de la stigmatisation des jeunes de banlieue. Autre implicite dans le discours officiel : la politisation des travailleurs immigrés, leur lutte pour l’indépendance de l’Algérie, leur apport syndical, faits rarement évoqués par les médias de masse. Notons à ce propos le constat de Federico Rossin : les « travailleurs immigrés algériens dans la France des années 1970 : une figure totalement absente du cinéma « de recherche » ».
Même dans le cinéma dit « expérimental », l’absence de la figure de l’immigré est abyssale. Le cinéma français restant fortement ethnocentré, les « Arabes » n’y sont encore montrés que de façon stéréotypée. Heureusement que des moyens et courts métrages, aujourd’hui visibles, désignent le racisme, la discrimination systématique et ce, grâce à la caméra des cinéastes issus de l’immigration, de 1968 à nos jours.
Néanmoins, Paris, capitale du cinéma, a permis la diffusion de films en langue arabe dans les quartiers populaires, la formation de cinéastes maghrébins et africains au sein des universités, des écoles de cinéma et la diffusion dans les festivals de films arabes. À Marseille, autre haut lieu de l’immigration, « des hommes « dépourvus de tout confort », que les communes se renvoient comme des balles de ping-pong » [Samy Chaverou], venaient rêver au cinéma – « Ils venaient après le chantier » [idem].

Un changement radical a lieu durant les années 1980 avec la marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée la « marche des Beurs », (première manifestation nationale du genre en France), durant la montée du chômage de masse et du Front national. Sans les archives, les traces, les enregistrements, les livres, les films, l’on efface, l’on gomme toute altérité, toute différence et l’on dénie également à l’autre une réalité psychologique, ontologique sienne. À ce sujet, dans la continuité des préjugés racistes, Mehdi Derfoufi et Nadir Dendoune ont relevé les clichés et les poncifs du cinéma populaire sur la banlieue et l’immigré, automatiquement associés en une construction volontaire, par exemple celles du « voyou des rues », de l’« objet de désir paradoxal pour un gay gaze qui exoticise le corps oriental », où « les rôles de travailleur du sexe, d’homosexuel, de bisexuel, d’homme transgenre, de travesti sont surreprésentés dans les carrières des acteurs maghrébins  (…)» [Derfoufi]. Nadir Dendoune constate que « c’est une politique de l’image et derrière elle, un héritage qui n’a jamais vraiment été soldé. L’imaginaire colonial a survécu à la colonisation ».

Par ailleurs, la politique du regroupement familial, sujette à de multiples indexations et assujettissements, a favorisé l’installation des familles pour les hommes, assignés au célibat et relégués pour nombre d’entre eux en foyers Sonacotra. « Dans les années 1970 ce modèle paternaliste et raciste va entrer en crise et être remis en cause par ce qui restera la plus longue mobilisation politique des étrangers en France au XXe siècle [Marc Bernardot, Loger les immigrés – La SONACOTRA 1956-2006]. Ainsi, la parole et l’apparition de femmes d’origine maghrébine sont assez récentes, notamment grâce à des actrices qui accèdent à la reconnaissance publique. Des expressions singulières émergent avec Yamina Benguigui, Abdellatif Kechiche, Rabah Ameur-Zaimeche, Rachid Djaïdani, Leyla Bouzid, Hafsia Herzi, etc. Ce cinéma contemporain est enclin à « déjouer les géographies assignées [qui] ouvrent un horizon universel, où plusieurs expériences du monde coexistent. » [Charlotte Deweerdt], et à « rendre visibles des expériences longtemps absentes des écrans » [Lucile Humbert Beldjoudi].

Référencé avec sérieux, fort de documents et de reproductions de qualité, dont certains issus de fonds privés, l’ouvrage est un catalogue qui comprend de nombreux articles scientifiques, rédigés par des spécialistes et des universitaires. Il met en avant la saison Méditerranée 2026 et illustre l’exposition Héritages maghrébins, une histoire du cinéma français, qui se tiendra du 30 octobre 2026 au 21 mars 2027 au Musée national de l’histoire de l’immigration, 293, avenue Daumesnil, Paris 75012.

Ce livre est un hommage à la mémoire de Mehdi Charef, romancier et cinéaste (1952-2026).

Héritages maghrébins, une histoire du cinéma français, sous la direction d’Ahmed Bedjaoui, Marie-Pierre Bouthier, Salima Tenfiche, préface Constance Rivière, avant-propos Clémentine Deroudille & Lucile Humbert Beldjoudi, éd. La Martinière, 2026,, 224 p – 29,90 €.

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