Jean-Paul Gavard-Perret, Les injonctions silencieuses d’Ana Negro
Ana la Blanche
Depuis Buenos Aires, Ana Negro fait corps avec son œuvre. Ses ancêtres juifs sont venus en Argentine d’Europe au début du XXe siècle en échappant des pogroms de la Russie tsariste et de l’Espagne qui a précédé la guerre civile. De ce périple, dès 1992, elle invente la spiritualisation du sensible par sa figuration émanant d’un simple réalisme sorti du fond de son origine et de la terreur de la Shoah. Elle vit et travaille dans un isolement assez grand.
Son don inestimable de dessiner « à main levée » fut hérité de son père et la volonté inébranlable de vaincre la mort héritée de sa mère et afin de ne pas lui laisser le dernier mot. Elle travaille avec des groupes de mimes, statues vivantes, artistes corporels et photographes et organise avec eux des sessions périodiques. Elle propose aux artistes différents structures spatiales. Ils jouent leur rôle. Puis, des centaines des photos sont prises pendant deux ou trois heures.
Jean-Paul Gavard-Perret, dans une forme qui dépasse la simple monographie, montre comment tout l’ensemble du processus est une invention créée à partir de son désir : dès l’espace physique et la lumière jusqu`aux choix de certains angles de prise visuel en un aspect d`originalité ou différence. Dans son appartement devenu atelier, A. Negro crée et va progressivement – à partir de cette « documenta » – du thanatos à l’éros en un projet non forcément rêvé mais produit d’une énergie spirituelle. De la mort surgissent ses êtres. Mais ils s´érigent comme des corps réincarnés. « Ils ne pourront pas être tués une deuxième fois », dit-elle et ici, la motricité est fondatrice, même si elle fait perdre pied, renvoyant du connu à l’inconnu dans un projet qui se mord la queue : « l’impossibilité d’envisager la possibilité de ne pas le faire ».
Ce livre superbement construit par Richard Meier, éditeur de génie, permet de comprendre comment Ana Negro se place toujours dans une position d´extrême réceptivité et tout d´un coup découvre l´image qu’elle crée. « Elle me parle. J´ignore ce qui se passe. Mais je sais que ça me touche », dit-elle. C’est là que tout se joue et tout jaillit devant chaque regardeur parfois abasourdi voire sonné.
sylvie aflalo-haberberg
Jean-Paul Gavard-Perret, « Les injonctions silencieuses d’Ana Negro », Richard-Meier Voix Editions, Elne, 2026, non paginé, commande sur le site des éditions ou sur Facebook Richard Meier.