Hanane Karimi, Petit manuel de lutte contre l’islamophobie
Doxa discriminante
Hanane Karimi détaille dans son nouvel ouvrage, Petit manuel de lutte contre l’islamophobie, « la minimisation de l’histoire de l’islamophobie en France [qui] est exceptionnelle par sa dénégation et la disqualification du mot lui-même ». Ainsi, « une menace existentielle » est créée, instaurée et largement relayée par la presse, les médias audiovisuels, les partis politiques et l’extrême-droite. Un nouveau terme est inventé : l’islamogauchisme. Ce qui a un effet désastreux car « racialisation, altérisation et essentialisation sont à l’œuvre dans ce racisme antimusulman ».
Hanane Karimi a raison de souligner l’ancienneté historique de l’islamophobie et ce, dès les Croisades (soulignée par « les historiens James Renton et Ben Ridley ») : « juifs et musulmans ont été longtemps pensés ensemble dans une même grammaire de l’exclusion chrétienne jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale ». Également, « Juifs et musulmans sont alors soumis aux mêmes interdictions canoniques, et racialisés (…) après la Reconquista ». Ajoutons que les rejets et la haine de l’autre sont socialement construits et puisent leurs racines dans l’histoire coloniale.
L’autrice analyse les mécanismes qui « constituent les conditions idéologiques qui rendent les actes islamophobes possibles, légitimes aux yeux de leurs auteurs, et souvent impunis ». H. Karimi relève que « les médias sont alors une caisse de résonance opportuniste pour les idéologies réactionnaires, racistes et islamophobes (…) L’islamophobie médiatique participe à perpétuer le soupçon hérité des imaginaires collectifs orientalistes, coloniaux, racistes ». Elle suit les différentes phases qui ont conduit à désigner le musulman et la musulmane comme des sous-produits de la société européenne, personnes identifiées comme inassimilables et dangereuses.
Par ailleurs, une analyse est menée par l’Institut Montaigne sur « la rhétorique visuelle » employée par les organes de presse afin de discréditer l’islam de France. Karimi précise que « L’islamophobie a la particularité d’être un racisme genré, il ne s’exprime pas de la même manière s’il s’agit d’un homme ou d’une femme et si cette dernière porte ou non un foulard » – voire les publications, les études et les enquêtes de terrain menées par des statisticiens, des statisticiennes, des chercheurs, des chercheuses et des universitaires.
L’essentialisation et la racialisation des musulman.e.s affectent tous les secteurs : travail, logement, santé, enseignement. Ce « métarécit public » [terme du géopolitiste Ibrahim Bechroui emprunté à Mona Baker] s’intériorise au détriment de l’équilibre psychique des femmes et des hommes victimes de spoliation et de doxa discriminante. Ainsi, au nom d’un universalisme, d’une préservation sociale normative, une partie de la population est altérisée, rejetée et marginalisée. « Bechroui rappelle [que] l’accusation d’islamogauchisme n’est pas un concept analytique (…) qu’elle est l’expression d’un ensemble de représentations sociales utilisées à des fins politiques ». Ce préjugé commun stigmatise la pensée de gauche, l’accusant de collusion « avec un prétendu projet islamiste ». D’autre part, l’espace numérique et les réseaux sociaux contribuent à « amplifier les préjugés jusqu’à la violence physique ». Ce courant xénophobe est partagé par les féministes identitaires, au discours xénophobe, raciste, anti-islam, anti-immigration et anti-trans, « fémonationalisme » d’extrême-droite ; « on parle alors de racialisation du sexisme ».
Hanane Karimi nous livre un manuel pédagogique rigoureux sur l’instrumentalisation des masses qui renforce une idéologie raciste. Franco-marocaine, née en 1977 à Troyes, elle est docteure en sociologie, maîtresse de conférences à l’université de Strasbourg, co-titulaire de la chaire France-Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d’expression (CNRS/FRQ).
yasmina mahdi
Hanane Karimi, Petit manuel de lutte contre l’islamophobie, éd. du Commun, 2026, 250 p. – 18,00 €.