Catherine Andrieu, Fragments d’un récit de soi
La science de l’intime
L’écriture de Catherine Andrieu a ceci de singulier qu’elle ne s’embarrasse jamais des faux-semblants de la linéarité. Avec son ouvrage Fragments d’un récit de soi, elle livre une œuvre brute, viscérale, qui s’apparente à une cartographie de ses propres séismes intérieurs. À travers une prose poétique morcelée, elle transforme l’exercice de l’autobiographie en une véritable expérience de voyance et de survie.
Fragments d’un récit de soi se présente comme une exploration lucide et douloureuse de l’intime. Catherine Andrieu y aborde sans fard la maladie psychique qui l’a frappée, évoquant ses « symptômes, ses écarts, ses ruptures et ses convulsions lentes ». Mais là où d’autres sombreraient dans le simple témoignage clinique, elle choisit le prisme de la métamorphose poétique. « Dans sa solitude extrême qui la fait voyante, Catherine Andrieu perce l’obscur de sa vie et s’adresse encore à lui. » L’écriture devient alors l’ultime bouée, un ancrage absolu pour celle qui, enfant de la Méditerranée élevée à l’aplomb d’une falaise, rêvait initialement de devenir danseuse à cheval. À défaut de danser sur l’animal, c’est le rythme des mots qu’elle fait cabrer pour exorciser le chaos.
Ancienne professeure de philosophie et spécialiste de Spinoza, l’autrice insuffle à ses fragments une dimension profondément existentielle. Le récit n’est pas une simple collection de souvenirs, mais une tentative de « recoudre » un moi fragmenté. On y retrouve les grands thèmes qui traversent son œuvre globale : un corps traversé par la souffrance, mais qui cherche constamment à retrouver le cœur vivant de sa respiration. Fidèle à son amour des bêtes (notamment les chats, figures récurrentes de son imaginaire), l’animalité apparaît comme un miroir de pureté face aux déchirements humains. La mer et la roche de son enfance sudiste agissent comme des éléments tectoniques qui dictent le flux et le reflux de ses états d’âme.
Le titre même de l’œuvre annonce sa structure : le fragment. Catherine Andrieu refuse la trame narrative classique du récit de vie. L’existence ne se raconte pas du début à la fin ; elle se ramasse par éclats, par morceaux de verre polis par la douleur et la lumière. Chaque texte est une brève décharge, une vibration qui s’interrompt pour mieux laisser résonner le silence qui l’entoure. C’est précisément dans ces interstices, dans ces blancs de la page, que le lecteur est invité à percevoir la reconstruction de l’être.
Fragments d’un récit de soi est un livre exigeant mais profondément lumineux dans sa noirceur. Catherine Andrieu y prouve que l’art et la poésie ne sont pas de simples ornements, mais des outils de stricte nécessité pour « tenir debout » face aux abîmes. Un chant de survie magnifique, d’une honnêteté rare.
L’influence de la philosophie de Spinoza sur l’œuvre de Catherine Andrieu est fondamentale. Avant de se consacrer pleinement à la poésie et à la peinture, elle a étudié et enseigné la philosophie, comme je l’ai souligné plus haut, consacrant son premier ouvrage majeur à l’auteur de l’Éthique (un essai intitulé De l’éternité du mode fini dans l’éthique de Spinoza). Chez Catherine Andrieu, Spinoza n’est pas seulement une référence intellectuelle, c’est une grille de lecture vitale pour appréhender le monde, guérir le traumatisme et habiter son propre corps. Pour Spinoza, l’esprit et le corps ne sont pas deux substances séparées (contrairement à la vision cartésienne) : ils sont une seule et même chose, exprimée sous deux attributs différents. L’esprit est « l’idée du corps ».
Cette philosophie imprègne l’écriture poétique de Catherine Andrieu. Son écriture refuse l’abstraction pure. Les concepts métaphysiques se matérialisent à travers des sensations physiques — la respiration, le sang, la déchirure, le mouvement. Lorsqu’elle traverse des épreuves intimes, des crises psychiques ou le deuil, elle n’essaie pas d’élever son esprit au-dessus de la souffrance. Elle cherche plutôt à « retrouver son corps, le cœur vivant de la respiration », comprenant que soigner l’un équivaut à recoudre l’autre.
Le concept spinoziste du conatus — l’effort par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être — est le véritable moteur de ses fragments. Face aux événements traumatiques ou au chaos psychologique, la création poétique devient l’expression ultime du conatus. Écrire, c’est résister au néant, c’est affirmer sa force de vie.
Son œuvre décrit souvent le monde comme un ensemble de forces en tension, d’attractions et de séparations. Le corps n’est pas une entité fixe ; c’est une matière vive traversée par des flux d’énergie, des dynamiques telluriques ou des « fluides » partagés avec l’univers ou l’animalité.
Le cœur de ses recherches spinozistes portait sur l’éternité du « mode fini » (l’être humain, mortel et limité) au sein de la substance infinie (Dieu ou la Nature). Cette idée philosophique trouve un écho direct dans son esthétique du fragment. Chaque fragment poétique fonctionne comme un « mode fini ». C’est un éclat de vie éphémère, circonscrit dans le temps, mais qui capte une vérité éternelle ou une initiation cosmique. Comprendre Spinoza permet à l’autrice d’accepter les ruptures, les collapsus et les limites du corps sans y voir une damnation. La mort et la vie se mêlent dans un grand cycle naturel où rien ne se perd vraiment.
Le fameux Deus sive Natura (« Dieu, c’est-à-dire la Nature ») spinoziste se traduit chez la poétesse par un sentiment aigu d’immanence. Le sacré n’est pas dans un arrière-monde, il est ici-bas. La Méditerranée de son enfance ou l’Océan de sa vie à Royan ne sont pas de simples décors. Ils font corps avec elle. Comme elle le note poétiquement : « Tu es l’horizon et moi je suis la mer ».
L’animal comme pur mode de la nature : ses chats, figures essentielles de sa vie et de son œuvre, incarnent cette perfection spinoziste d’un être qui coïncide parfaitement avec sa propre nature, offrant une bouée d’altérité pure face aux déchirements de la conscience humaine.
En résumé, Spinoza offre à Catherine Andrieu les outils conceptuels pour transmuer la douleur physique et psychique en une puissance poétique. Le poème devient le lieu où le corps malmené retrouve sa place légitime au sein des forces de l’univers.
jacques cauda
Catherine Andrieu, Fragments d’un récit de soi, Rafaël de Surtis, 2026, 170 p. – 19,00 €.