Suzanne Doppelt, Flip box
Illustre partie d’une dame
Ce livre ambitieux et qui devient une entreprise de démiurge a pour point de départ la pièce de Lucinda Childs Dance (1979) qui transforma la danse contemporaine grâce à la musique envoûtante de Phillip Glass et la scénographie aérienne de Sol LeWitt. Tout dans cette pièce joua sur les répétitions et variations infimes mais, comme à l’infini, en glissements sans histoire, sans effets. Ne resta là qu’un transport imperturbable, froid où par intermittence s’alluma un écran invisible là où l’image filmée des danseurs se mélange avec les corps vifs devenus des miniatures spectrales.
Suzanne Doppelt en en virtuose du vertige élabore une nouvelle fois un entrecroisements de matériaux, extraits de divers médiums (dont le cinéma dans son Meta donna, 2020). Ici, ce Flip box rappelle le flip book, mais dans lequel se mêlent des images et des sources secrètement cachées.
Ce livre s’articule autour de trois pôles, la chorégraphie de Lucinda Childs dont on a tiré des fils comme elle tire des lignes, Gradiva, le texte de Jensen, et la camera oscura dont se servaient les peintres de la Renaissance. Mais en réalité il n’y a qu’un lieu, celui où tout se passe, s’échange, se répond, une chambre d’écho dans laquelle les trois voix forment une ritournelle là où la camera obscura passe de l’espace tridimensionnel aux deux dimensions des pages de ce livre.
En jaillit un vertige d’images en plis, coupes, collages, chutes qui deviennent les opérations de connexion et les ouvertures de la flip box. Tout se déroule en une suite onirique de fils croisés. «Le sujet m’est venu à l’esprit en regardant un mur » (à l’égal du cinéaste Antonioni), écrit l’auteure dont ses « repons » montent et descendent et deviennent une cosa mentale : « C’est la chambre des mirages, il y fait bon y être avec tout son matériel servant à recomposer, au premier étage aveugle on dort en apesanteur, on entend assourdi ce que dit la matière », précise Doppelt.
Apparaissent des espaces hybrides sans discerner soit la Gradiva, soit les mouvements des danseurs, là où les pages semblent débarrassées et travaillées, où les personnages « sont tombés de la lune dans un bain chimique », écrit l’auteure. Ses lectrices et lecteurs passe d’un champ à un autre quand chaque pli devient un tremplin sans anomalies en un tel chaînage de phrases où nous retrouvons la « main » de la Démiurge et son reflet.
Reste ici l’idée du montage et de l’agencement. Pour elle, les fragments inhérents de cette structure sont mis en rapport les uns avec les autres afin de créer une mosaïque d’icônes personnelles et communes.
jean-paul gavard-perret
Suzanne Doppelt, Flip box, P.O.L éditeur, 2026, 80 p. – 18,00 €.