Jean-Claude Bélégou, Erres / Vers le grand nord
« Breathing in Breathing out » : photographie et autobiographie
Le concept général qui caractérise le mieux l’envie et le but de Jean-Claude Bélégou tient dans le mot « humanité ». Et dans ce but les portraits de l’auteur tout comme ses paysages sont habités. A ce titre, Erres fit l’état d’une lente et solitaire déambulation longtemps rêvée vers le Grand Nord, lors d’un long séjour de création en Scandinavie en 1992 /93.
Dans ce qui reste une série particulière dans le travail de Bélégou, l’autoportrait fut confronté au paysage et à son inscription dans le paysage. Celle-ci l’a définie comme « Éprouvante autant qu’enthousiasmante épreuve, physique et mentale, d’un abandon sans retenue ni filet, à la nature, d’une interminable et lente dérive. ».
L’artiste part ici de son intériorité là où ses images deviennent ses psychés : « Je ne suis pas un voyageur. Je ne pars que par cet étrange goût, mi macabre, mi enjoué et curieux, de m’extirper un peu plus de moi-même et du monde, de me confronter aux délices du pire et du plus juste : à la vérité du vide. ». Mais il ne se fait jamais violence si ce n’est dans une forme paradoxale de paix jusqu’à se perdre (comme il l’a fait ici) dans l’ailleurs et , écrit-il, « de préférence là où il n’y a plus que la réalité d’une fin, qu’une extrémité du monde et de l’humain. »
Toutefois, dans ce voyage à plusieurs raisons initiatique il ne s’agissait pas de plonger dans l’abîme. Ces photographies ouvrent sur un théâtre géographique mais aussi sur la psyché mais où le besoin de voyager n’est pas le besoin d’assouvir sa pulsion. Le photoraphe s’accrochant au génie du lieu est devenu l’explorateur minutieux juxtaposant ou mêlant l’autoportrait et le paysage.
A priori, il existe un écart entre les deux mais de fait ici ils se fondent. Et cela crée un dévoilement de l’identité. En peinture c’est depuis la lumière du visage que se percent des ténèbres. Mais ici grâce à Belégou l’autoportrait ouvre de nouveaux horizons dans un langage et un parti-pris particulier. Le créateur donne à voir une vérité qui n’est pas d’apparence mais d’incorporation.
Certes beaucoup d’artistes estiment que visage et masque sont indissociables. Ici le premier est devenu le centre de toutes les ambiguïtés chez celui qui voit et celui qui est « auto-saisi ».
L’autoportrait plus que miroir est devenu une « visagéité » (Beckett) qui souligne la « fausse évidence » des figures « réelles » que donnent de telles prises puisque existe ici un face à face là où la fixité du visage plonge dans l’opacité révélée d’un règne énigmatique des lieux scandinaves. Preuve que la photographie ouvre ici les portes en son souci d’incorporation et non de reproduction.
jean-paul gavard-perret
Jean-Claude Bélégou, Erres / Vers le grand nord 2026. Voir sur le site du photographe.
L’oeuvre comprend une centaine de tirages d’un mètre carré réalisés par l’artiste, elle est accompagnée de la sortie d’un second numéro des Cahiers de la Photographie. L’exposition a été créée en 1994 simultanément dans trois lieux de la ville de Caen, puis à l’École d’art de Rouen et à la Nokkia Building Cabble d’Helsinki.