Ryoko Sekiguchi, Venise, millefleurs
Venise l’irréelle
Bien plus de millefleurs se plaisent à Venise : dans une forêt souterraine, un potager dans le quartier du Castello, un grand bananier près du Palazzo Grassi, un tilleul dans le quartier de San Polo, un magnolia dans celui de Cannaregio, une glycine près de l’Arsenale. Elles fomentent une forme de lutte pour l’environnement, les îles, les embarcations historiques ; bref, contre les paquebots, la pollution… De fait, cette vision de Venise est un portrait par une narratrice lassée du nombre de romans écrits sur Venise par des hommes.
Généralement, ils projettent sur la ville une image féminine pour mieux la fantasmer. Mais la narratrice de Ryoko Sekiguchi sait (et l’auteure elle-même pense) que les écrivains n’ont jamais vraiment réussi à parler de Venise la « lacustre » mais qu’il faut la considérer ici comme « forestière ». Sa construction repose sur des pieux de pin de plusieurs mètres de haut enfoncés dans un sol argileux et c’est la preuve que les « les Vénitiens vivent sur des arbres ». Et Ryoko Sekiguchi cite aussi l’historien Fernand Braudel qui a souligné que sous l’église de la Salute il y a autant d’arbres qu’il en faut pour faire une forêt…
L’architecture vénitienne s’est ainsi faite légère et diaphane pour se traduire en valeurs de couleur, de lumière, de rythme, dissoudre les masses, devenir une image sans poids, quasiment sans matière. L’air de Venise parle de la voix de la forêt marine qui soutient la ville évoquée ici avec mélancolie ou tristesse, tant les Vénitiens ne la connaissent pas bien. Aujourd’hui, la ville est entrée dans le néant mais, grâce à l’auteure, Venise devient un tableau surréaliste.
jean-paul gavard-perret
Ryoko Sekiguchi, Venise, millefleurs, Editions P.O.L, 2026, 256 p. – 20,00 €.