Pot-pourri du néantissime Noël

Pot-pourri du néantissime Noël

Maupassant détestait les fêtes obligatoires qu’il assimilait à un terrain de pétanque où évolueraient des boulistes sans mains, sans boules et sans cochonnet ; on imagine aisément l’attrait de ce type de spectacle, son influence sur les adjectifs qualifiant le mot « nouba » et son impact sur les métamorphoses de l’anencéphalie.
On ne peut guère soustraire des agapes de fin d’année autre chose que notre propre néant face à la démesure de notre petitesse. Si le monde devenait une devanture kitsch de grand magasin, il n’y aurait plus qu’à s’engouffrer dans la terreur de n’être rien.

En y songeant, on se remémore avec délice les vers du poète indien Amaru : « Bien sots furent les dieux / Qui s’épuisèrent à baratter l’océan ». Fort de ce constat, un peu amer, il ne me restait qu’à lire une Anthologie de la poésie yiddish. Ce qui est frappant dans ce livre, c’est l’énorme gâchis. Tous ces Européens exilés, notamment aux États-Unis, ou morts dans les camps de concentration donnent une idée de l’abrutissement nazi, des pogroms ignobles et de la mutilation subie par l’Europe comme si elle ne pouvait exister qu’en opprimant toujours une partie des siens. Cette poésie pourtant « brille comme si l’on avait taillé son corps dans une étoile », comme l’écrit Bhartrihari et produit, au moment même où son espace-temps s’effondre, un espace-amour selon les termes du poète sanskrit Jayadeva.

Dans cette perspective, la poésie est tout à la fois le contraire de la réduction, des brevissimae notae et de l’exténuation de l’énumération suffisante. Elle présente ce qui se conçoit faiblement, avec cette lenteur de chauve-souris écrasée contre un mur. Les poètes attendent « depuis longtemps le désir qui (va) les tordre / Combien de temps les étoiles ont-elles attendu / les lois de l’astronomie / qui accorderaient leurs mouvements / comme les joyaux du fil de la pensée cohérente » (Narayana Reddy). Le potage social est l’ennemi de la poésie, avec ses croûtons de conscience et la râpe de ses « intérêts collectifs ». « Privés d’ennemis / Nous sommes sans ressources ; / et nous avons pour but / ce que nous ne sommes pas » (Reddy).
La poésie a vocation à dégeler les existences inertes et les provocations algébriques, à faire face au « langage du silence qu’enseignent / les blocs de glace ». Les mots portent chance, selon Bukowski, et on se prend à rêver en yiddish avec Itzhak-Leibush Peretz de sa Pologne natale et de « son petit village / pas plus grand qu’un bâillement ». Cette Atlantide yiddish distingue un arc-en-ciel de nostalgies et de remords « comme des chutes d’ombre », selon Avrom Liessin. Il y a une manière de querelle avec le monde dans cette littérature, mais une querelle qui ne présume pas du tapage qu’elle pourrait faire et qui se laisse bercer au fond par son penchant pour le mutisme. On dirait des bruits de ventre, les « Borborygmes ! Borborygmes ! » de Valéry Larbaud, à mille lieues du « recyclage industriel du vomi ».

En poésie, le gain marginal des économistes de même que les vertus théologales ne permettent pas la grâce efficace. En revanche, pour les langues mortes ou quasi comme le latin, le yiddish ou le français, l’hystérésis se constate à chaque moment : ce phénomène implique que, alors que la cause d’un mouvement a disparu, ses effets se poursuivent. Pour la poésie, cela peut être sans fin puisqu’elle échappe autant à la force d’inertie qu’au principe de causalité lorsqu’elle n’est pas émasculée par la « conscientisation », l’implication politique ou la fascination pour les formes avariées de la tolérance.
En effet, quand on regarde seul un film pornographique, il est préférable d’avoir ses deux bras. Mais en poésie, une langue éteinte ou amputée peut encore scintiller. Strabon, même mal traduit, ne donne pas la berlue et le strabisme lexical du shtetl ne déroge pas aux règles de la longue-vue.

L’éternité s’accommode de la toge ou de la kippa, même si elle est une invention de la race infantile des historiens. Lorsque je songe à l’extermination des Juifs, à l’hécatombe des jeunesses européennes en 14-18 que L’anthologie des écrivains morts à la guerre en 5 volumes épais illustre, ou le remplacement des écrivains par les écrivants, l’envie me prend de devenir anarchiste, même analphabète, même possesseur d’une carte bleue ou de me mettre un Opinel, si possible non rouillé, entre les dents ; ou rester les bras ballants en attendant que le peu qui se passe dans le soi-disant réel se tasse et s’entasse dans le bac à sable des soi-disant faits. 
À moins que le mot de la fin ne revienne à Alter Katsizne, assassiné en 1941 : « la ruelle : un cloaque, et le monde : un égout / dans la ruche de pierres, il est peut-être un trou / Quelque alvéole où songe et crime sont restés » ou à Moshe-Leib Halpern : « un chien étranger sur le seuil ! / et c’est cela le bilan de mon âme ».

Je ne sais pas si la poésie sauvera le monde, elle nous préserve au moins des fêtes de fin d’année et des êtres qui ne sont pas « cousus dans la tempête » (Leiser Wolf).

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