Philippe Chenaux, Charles Journet. Un théologien engagé dans les combats de son temps
Un homme à découvrir
Si le nom de Charles Journet n’est guère connu du public, il n’en reste pas moins un grand théologien catholique qui a participé par son engagement, comme le dit son biographe Philippe Chenaux, aux grands débats et controverses de son temps. Et quel temps ! Celui marqué par les querelles du maurrassisme, de l’œcuménisme, de l’antisémitisme, du totalitarisme et du concile Vatican II. Et c’est un portrait tout en nuances que dresse l’auteur, grand spécialiste des questions religieuses et de l’Eglise catholique.
En effet, le futur cardinal et Père conciliaire a d’abord été un farouche adversaire du protestantisme, « un redoutable polémiste » d’après Philippe Chenaux, toujours resté sceptique à l’encontre du mouvement œcuménique alors en plein essor mais trop éloigné de la vision traditionnelle que lui donne l’Eglise : un retour sous l’autorité du siège de Pierre ! De même resta-t-il attaché à la conception, elle aussi traditionnelle, de la guerre juste, laquelle ne se réduirait pas à une nature défensive du combat. Enfin, il se montra prudent sur la question du dogme de l’Assomption, proclamé par Pie XII, et véritable apogée de son pontificat.
Pour autant, l’abbé Journet s’engagea avec force dans des combats dont certains pouvaient apparaître comme « progressistes » – comme la défense de l’art moderne à condition qu’il restât figuratif -, en tous cas en rupture avec l’air de son temps. Très vite sa conscience de la nature athée de tous les systèmes totalitaires le pousse à repousser l’idée de la digue fasciste contre le communisme : ces mythes modernes étaient « pure folie » pour le christianisme. Très beau s’avéra son parcours sur le sujet de l’antisémitisme : d’abord marqué par l’antijudaïsme traditionnel et ses préjugés, il évolua avec les horreurs de la guerre, même sans en connaître l’étendue, mais aussi sous l’influence de la pensée de deux grands esprits en la matière : Léon Bloy et Jacques Maritain. A noter aussi qu’il se fit un grand défenseur des messages de Pie XII dans lesquels il voyait un « appel à la résistance contre la barbarie totalitaire. »
Cette complexité se retrouve dans les années d’après-guerre qui virent l’abbé Journet soumis à la méfiance, à la fois personnelle et religieuse, de Pie XII et des « durs » de la Curie, du fait de sa très grande proximité avec Maritain. Le vent nouveau soufflant dans les années 1960 en fit un cardinal et un Père du Concile qui inspira fortement la rédaction de textes fondamentaux comme Dignitatis humanae. Un vent qui semblait souffler trop fort et emmener l’Eglise trop loin puisque le cardinal fit entendre une voix fort critique contre les évolutions dangereuses pour la foi poussées par les plus progressistes. Sa main contribua fortement au fameux Credo de Paul VI de 1968.
Une biographie en fin de compte passionnante sur un homme à découvrir.
frederic le moal
Philippe Chenaux, Charles Journet. un théologien engagé dans les combats de son temps, Desclée de Brouwer, 331 p. – 21,90 €.