Pauline Fondevila, D’après On Kawara

Pauline Fondevila, D’après On Kawara

Pauline Fondevila : pas de pitié pour les taupes

Introduisant fantaisie et gravité dans son oeuvre, Pauline Fondevila poursuit par sa pratique l’interrogation sur le sens des images. Elle surprend par des stratégies plastiques qui sont bien plus que des thématiques de circonstances. Ses compositions donnent le jour à un rituel poétique totalement décalé dans lequel la solitude n’est jamais loin. Elle montre comment se construit à notre propre insu la perception iconographique. Puisant son imaginaire dans les matériaux du réel ou dans ses lectures, elle réinterprète donc le monde avec une apparence légèreté et une fausse désinvolture impeccable.
Pour le livre (petit bijou) publié aux (superbes) éditions Derrière la salle de bains,  l’artiste s’inspire du peintre conceptuel japonais On Kawara. A trente ans l’artiste abandonne les techniques de la peinture classique afin de fonder son œuvre sur la notion de temps. Mais un temps froid, rigide, mécanique, dégagé d’éléments impressionnistes. Bref, ce que Proust nomma « le temps à l’état pur ». Pour le représenter visuellement, On Kawara utilise le principe du calendrier au moyen de toiles monochromes noires avec en leur milieu la date du jour. Sa règle est de ne jamais consacrer plus de vingt-quatre heures à chaque œuvre. Elle est rangée dans une boîte à sa taille avec une coupure de presse correspondant au jour du tableau. Il a exposé aussi des livres dont « One Million Years past » et « One Million Years futures » où sont inscrits sur leurs pages toutes les années composant un million d’années, avec un rythme de 500 ans par page soit 2000 pages par million d’années…

Reprenant la base de ce travail, Pauline Fondevila arrache le quotidien au pestilentiel. Celui-là devient d’une certaine manière abstrait par la précision et la clarté du langage plastique. Chaque page est un espace minimal dont la force démystificatrice fonctionne parfaitement. Son auteure n’est pas de celle qui soigne notre paresse. Il faut donc se méfier de l’apparente simplicité de ses images. Demeure en elles une indignation discrète. L’ironie fait le reste. Le dessin reste à ce titre « l’erreur » essentielle qui justifie (de) tout. Il permet d’inventer une liberté afin de garantir des moments parfaitement inutiles. Plus besoin de fréquenter les psychanalystes, les Paris Hilton, le TGV, les bourgeois de cas laids, de pratiquer la maïeutique ou de se shooter d’hamburgers ketchup !
Dans ce livre, les lignes et le noir font piquer du nez les repères par effet de plans décalés. Et face aux prétendus artistes philosophes à qui il faut toujours un mitigeur de morale, Pauline Fondevila fait passer du fleuve du songe aux affluents du réel et vice-versa. Elle dénude les apparences afin d’en augmenter le voltage. Non seulement elle déconstruit les images telles qu’on nous a appris à les regarder mais elle souligne avec discrétion et ironie les ambiguïtés du monde par effet de vidange.
Ni descriptif , ni narratif D’après On Kawara se transforme en une forêt des signes a priori simples mais d’une subtilité complexe. L’exploration opte pour le fictif contre l’illusion autant par la précision des lignes que par leur fond sombre mais envoutant.

Une telle œuvre donne envie de relire autant Borgès que Beckett et de réviser surtout nos erreurs sur ce qu’on prend pour de la représentation du réel. Pauline Fondevila fait donc de chaque voyeur un ignorant lucide. En le rendant « taupes-less », elle fait de lui un voyant provisoire mais un voyant tout de même.

jean-paul gavard-perret

Pauline Fondevila, D’après On Kawara , Editions Derrière la Salle de Bains, Rouen, 8,00 €.

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