Nadine Monfils, Contes pour petites filles perverses
Un choix de contes pervers… en rose et noir
Les contes en rose et noir de Nadine Monfils
Épuisés depuis quelque temps déjà, Laura Colombe. Contes pour petites filles perverses (1981) et Contes pour petites filles perverses (1995), deux des trois recueils de nouvelles de Nadine Monfils1, se voient aujourd’hui condensés en un volume en format poche réunissant un choix de dix-huit récits – neuf textes extraits de chaque recueil original2. L’occasion pour le lecteur qui ne connaît pas encore l’œuvre surréalisante de cet écrivain belge née en 1953 d’en découvrir quelques-unes des pages les plus attachantes dans le registre de l’érotisme.
Poète, dramaturge, romancière3, et dernièrement cinéaste avec Madame Edouard (2003), Nadine Monfils a surtout, à l’instar de la Surréaliste Lise Deharme, un goût profond pour les « contes de fées pervers pour enfants-adultes »4 et le fantastique, ainsi qu’en témoigne sa toute récente participation au recueil collectif Fantômes du jazz paru en mai dernier, où la nouvelliste évoque sur le mode sensuel le fantôme de Ray Charles5. Dotée de tels penchants associés à une plume vive et enchanteresse, elle n’a guère de mal à séduire André Pieyre de Mandiargues, Leonor Fini et Thomas Owen qui lui prodiguent amitié, conseils et encouragements pour Laura Colombe, première publication de la jeune femme6.
Avec les fictions brèves ici rassemblées, le lecteur pénètre dans un monde fabuleux, dévolu au merveilleux de l’enfance, peuplé d’animaux enchantés et facétieux, et de jouets magiques. On y trouve même d’authentiques fées, comme en témoigne par exemple le personnage de Viviane, la femme bleue qui sert de muse au chat Albéric dans « Le Chat d’Amandine ». Dans les récits de Nadine Monfils, on croise toutes sortes de « petites filles » – de jeunes créatures qui sont friandes de sucreries (« La Barbe à papa »), jouent volontiers à la poupée (« Le Cri ») et n’ont de cesse que de se divertir dans les parcs d’attraction (« Le Luna Park ») ou dans les cirques (« Le Cracheur de feu »)… Mais de tels plaisirs, bien qu’enfantins, n’en sont pas pour autant innocents, loin s’en faut, puisqu’ils sont toujours prétexte à des voluptés nettement plus sulfureuses qui permettent à l’écrivain de donner libre cours à un imaginaire érotique porté sur le bizarre. Au cours de ses déambulations gourmandes dans une fête foraine en compagnie de son oncle Émile, Julie, une des deux sœurs jumelles de « La Barbe à Papa », découvrira ainsi dans le Palais des glaces les tortures délicieuses que lui infligera une femme-araignée, la terrible Veuve Noire. Quant à l’héroïne du « Cracheur de feu », Cornélie, elle offrira au doigt de son ami le sorcier l’accueil de son intimité le temps d’une représentation de la troupe fantasmagorique du Cirque du cornu, avant de se livrer aux caresses avides d’une chauve-souris bien vicieuse.
Si l’érotisme de ces Contes est fréquemment marqué du sceau de la fantaisie la plus espiègle, comme le montre en particulier « L’Encrier » – ou les plaisirs de l’école lorsqu’on a la chance de posséder une verge faisant office de stylo -, il se révèle tout aussi souvent d’une indéniable cruauté, la volupté des sens étant dans l’univers diabolique7 et profondément sadien de Nadine Monfils indissociable des excès de la souffrance. En cela, on ne s’étonnera pas de voir figurer au nombre des livres favoris de Neige, l’héroïne d’ « Une aile d’orage », ces œuvres-phares de l’érotisme noir que sont Le Château de Cène (1971), récit de Bernard Noël et Le Deuil des roses (1983), recueil de nouvelles d’André Pieyre de Mandiargues8. Exemplaire de cette inspiration cruelle, « L’Orgue de barbarie » met en scène une fillette qui, mue par une passion folle pour un saltimbanque, s’offre en sacrifice aux violences lubriques des passants jusqu’à en mourir, devenant ainsi une véritable martyre de la luxure. Pour la nouvelliste, une telle conception de l’érotisme n’est pas exempte d’humour noir, ainsi que l’illustrent notamment, dans « L’Arbre à la fessée », les mésaventures d’un homme qui, victime de la perversité des petites Galina et Chloé, se verra transformé en mouche pour finir dévoré morceau par morceau9, tandis que ses restes seront soigneusement stérilisés pour être consommés plus tard !
Par la richesse de son imagination et la très haute tenue de son écriture, ce recueil est plus que recommandable, même si un tel choix ne parvient pas toujours à couvrir toute l’étendue de la palette de l’écrivain. Qui, en matière d’érotisme cruel, est souvent allée bien plus loin que dans les textes ici retenus. On pourra ainsi regretter l’absence dans ces Contes pour petites filles perverses de nouvelles résolument noires comme, entre autres, « Le Cerf-volant de l’homme au chapeau boule » et « L’Ecorchure »10, ou « La Couseuse de Colombes » – hommage aux toiles vénéneuses de Leonor Fini particulièrement inspirée – et « La Clé », belle illustration de l’humour grinçant de l’auteur11… Mais rien n’empêche le lecteur mis en appétit par ce volume de se plonger également dans Contes pour petites filles criminelles, sans doute le recueil le plus sombre de Nadine Monfils…
NOTES
1- Le troisième recueil s’intitule La Mort tendre, 13 contes pour petites filles criminelles (1983). Il a connu une réédition sous le titre abrégé de Contes pour petites filles criminelles (Paris, Editions Blanches, 1997).
2- Les neuf premiers récits sont extraits de Contes pour petites filles perverses (Monaco, Ed. du Rocher, 1995 – 20 nouvelles), les neuf suivants de Laura Colombe. Contes pour petites filles perverses (1981 ; rééd. Mont-de-Marsan, L’Atelier des Brisants, Le Miroir aveugle, 2001 – 19 nouvelles).
3- Dans le domaine du roman, on renverra notamment à de belles réussites comme Une petite douceur meurtrière (Paris, Gallimard, Série Noire, 1995), Rouge fou (Paris, Flammarion, 1997) et Les Miroirs secrets de Bruges (Paris, Editions Hors Commerce, Hors Noir, 2001). Dans le registre purement érotique, Nadine Monfils a donné un roman cruel à l’imagination flamboyante, Le Bal du Diable (1998, rééd. : Paris, Vauvenargues, Le Cercle Poche, 2000). On doit également à l’écrivain belge une série de dix romans criminels fondée sur le personnage du Commissaire Léon, « le commissaire qui tricote »…
4- Marie-Claire Barnet, La Femme cent sexes ou les genres communicants. Deharme, Mansour, Prassinos, Bern, Berlin, Frankfurt/M., New York, Paris, Wien, Peter Lang, 1998, p. 208.
5- Nadine Monfils, « Le Blues des ténèbres » in Alain Pozzuoli (sous la direction de), Fantômes du Jazz, 22 histoires fantastiques, Paris, Les Belles lettres, 2006, p. 59-65.
6- Dans son édition originale, Laura Colombe. Contes pour petites filles perverses est orné de dessins originaux de Leonor Fini et contient une postface élogieuse de Thomas Owen. Cette dernière a été reprise dans Thomas Owen, Œuvres complètes 4, Bruxelles, Claude Lefrancq Editeur, Volumes Lefrancq, 1998, p.633-634.
7- Dans les nouvelles de Nadine Monfils, le Diable est omniprésent ; son existence ne peut être niée car sinon, comme le souligne la narratrice de « La Barbe à Papa », qui donc aurait inventé les chagrins d’amour ? (Nadine Monfils, Contes pour petites filles perverses, Paris, La Musardine, Lectures amoureuses, 2005, p. 42). Sur la dimension diabolique de l’œuvre de la nouvelliste, le lecteur peut se reporter à Agnieszka Pantkowska, « L’Incarnation du Diable dans les petites filles perverses et criminelles de Nadine Monfils » in Eric Lysøe (sous la direction de), Le Diable en Belgique du Prince de Ligne à Gaston Compère, Bologna, CLUEB, Bussola, Belœil/Atti del Centro Studi sulla Letteratura Belga di Lingua Francese, 2001, p. 343-361.
8- Nadine Monfils, « Une aile d’orage », Contes pour petites filles perverses, Paris, La Musardine, Lectures amoureuses, 2005, p. 72.
9- Nadine Monfils, « L’Arbre à fessée », ibid., p. 108.
10- Ces deux récits figurent dans Laura Colombe. Contes pour petites filles perverses.
11- Nouvelles extraites de Contes pour petites filles perverses (1995).
eric vauthier
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Nadine Monfils, Contes pour petites filles perverses, La Musardine coll. « Lectures amoureuses », 2005, 185 p. – 8,30 €. |
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