Henry James, Les Amis des amis
Voici le 4e volume de La Bibliothèque de Babel, rééditée par les éditions du Panama et FMR à l’occasion du 20e anniversaire de la mort de Borgès
« La Bibliothèque de Babel » est la seule collection littéraire que dirigea Jorge Luis Borges. C’est « une anthologie de la littérature fantastique (…) fruit de l’amitié qui unissait Borges à Franco Maria Ricci, jeune éditeur d’art italien qui venait de fonder sa maison à Parme » dans les années 70, explique le dossier de presse. Mais avant d’être une collection, « La Bibliothèque de Babel » est le titre d’une sorte de féerie mathématique et architecturale – dont vous pouvez lire le texte en cliquant ici – qui érige une Bibliothèque en métaphore de l’univers et de l’Histoire des Hommes, une Bibliothèque dont le contenu symbolise tout ce que la pensée humaine a pu produire, sous toutes les formes et dont les modalités d’expression (langues, dialectes, idiomes…) sont ramenées au nombre fini que représente la totalité des combinaisons possibles de vingt-cinq symboles orthographiques…
La Bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible.
Les livres y sont tous de dimensions identiques et comportent le même nombre de pages et de signes par page… Les combinaisons de signes intelligibles sont rares et surgissent à l’improviste, ici ou là, au détour d’une masse de signes incompréhensibles.
Ce texte bref, où émerge le mythe du livre absolu qui contiendrait tous les autres, exprime lui-même l’essence non seulement de la littérature mais du rapport de l’homme au monde. Un texte fondateur comme il en existe peu…
Il n’est pas étonnant qu’ait été donné le nom de « Bibliothèque de Babel » à cet ensemble de textes sélectionnés et présentés par Borges, publiés par l’éditeur italien et qui constituent un univers quintessentiel – la bibliothèque fantastique telle qu’idéalisée par le poète argentin.
Moi qui n’ai encore rien lu de lui – sinon cette « Bibliothèque de Babel » – je le découvre, comme qui dirait, « par la bande », à travers ses dilections littéraires et le regard qu’il pose sur elles, dont il rend compte dans chacune de ses introductions. Afin de marquer le vingtième anniversaire de sa mort, les éditions du Panama et FMR s’associent pour rééditer les quelque trente volumes aujourd’hui épuisés que comptait cette collection. Au mois de mars dernier paraissaient Le Cardinal Napellus, de Gustav Meyrink et L’Ami de la mort, de Pedro Antonio de Alarcòn. Ce mois-ci sont publiés conjointement Le Miroir qui fuit, de Giovanni Papini, et Les Amis des amis, de Henry James.
Dans la préface de ce dernier volume – le n° 4 de la série – Borges insiste, avant même de se livrer au moindre rappel biographique concernant Henry James, sur deux aspects essentiels de son œuvre : il le présente d’abord comme un maître inégalé de l’ambiguïté et de l’indécision – deux termes clefs qui par ailleurs définissent le fantastique – puis souligne qu’il a introduit dans la narration romanesque la notion de « point de vue » : James découvre que la fable est narrée à travers un observateur, lequel peut être faillible (…). D’où cette méfiance continuelle et lucide à laquelle sont astreints, toujours selon Borges, les lecteurs de celui dont on dit souvent qu’il fut le plus européen des écrivains américains.
Ce livre est un recueil de trois nouvelles : « Les Amis des amis », « Owen Wingrave » et « La Vie privée ». Trois nouvelles en effet très variées comme le souligne Borges dans son introduction, puisque chacune d’une nature narrative différente. La première est à deux strates : un narrateur s’exprimant à la première personne y présente un extrait d’un manuscrit lui-même rédigé à la première personne ; « Owen Wingrave » est un récit linéaire, écrit de manière très classique à la troisième personne tandis que la dernière, « Vie privée », est de forme tout aussi classique mais écrite à la première personne. Ces distinctions sont minimes au regard des points communs que ces textes partagent.
D’abord, ce sont des nouvelles « anglaises », qu’elles aient pour cadre l’Angleterre proprement dite – « Les Amis des amis » et « Owen Wingrave » – ou bien que leurs protagonistes soient des citoyens britanniques en villégiature – « Vie privée ». Toutes appartiennent au registre fantastique tel que le définit Tzvetan Todorov dans son Introduction à la littérature fantastique – à savoir un fait, un événement que lecteur peut à son gré interpréter de façon rationnelle ou non : vision d’une personne décédée, mort violente dans une chambre « maudite » inexplicable sinon par un décès analogue survenu au même endroit dans un passé lointain, alternances d’apparitions/disparitions que les lois physiques connues ne permettent pas d’expliquer.
Mais ce qui unit plus sûrement encore ces trois textes, c’est leur tonalité singulière, que le surgissement de comparaisons ou d’images surprenantes rend très ironique, voire grinçante – et, surtout, la manière dont le fantastique existe en eux. Au lieu d’organiser le récit autour du motif surnaturel, et d’écrire de telle manière que le lecteur soit toujours, par quelque biais, concentré sur sa nature et ses incidences sur l’intrigue, Henry James déploie une écriture foisonnante, qui multiplie les détails descriptifs – aussi bien physiques, vestimentaires que psychologiques – concernant les personnages et finit par donner au récit des airs de galerie de portraits, au point que le lecteur en vient à lire le texte comme une sorte d’étude psycho-sociologique mordante reléguant l’étrange au rang d’ingrédient incident.
Cette ambiguïté, cette indécision dont Borges a dit que James les maniait de main de maître règnent ici de manière impériale : outre ce balancement propore au fantastique, c’est à un perpétuel vrai faux détournement d’attention qu’est soumis le lecteur, sans cesse induit en erreur quant à l’enjeu du récit – ainsi croira-t-il qu’il s’agit vraiment pour « elle » et « lui » de se rencontrer enfin dans « Les Amis des amis », pour Spencer Coyle de convaincre Owen Wingrave d’embrasser la carrière militaire dans « Owen Wingrave » et pour l’actrice Blanche Adney d’obtenir le rôle de sa vie de la part de l’écrivain Vawdrey dans « Vie privée ». Sauf que le cours des choses, à un moment donné, subit un brusque changement d’aiguillage…
Au bout du compte, ces nouvelles constituent à elles trois un univers global d’une parfaite cohérence, comme une vaste pièce à la décoration harmonieuse dont l’espace serait compartimenté par des cloisons flottantes en papier de riz…
Précieux par son contenu, le livre l’est aussi en tant qu’objet : son élégant format rectangulaire tout en hauteur, sa couverture de fort papier gris-bleu à larges rabats repliés chacun sur une page vierge de même teinte mais de grammage moindre, la première de couverture dont l’illustration, aux couleurs sourdes – noir, vert foncé, et un bordeaux décliné en deux tons – dégage un charme très dix-neuvième siècle… Tout cela invite d’emblée à se saisir du volume, à le humer puis à l’ouvrir – on découvre alors les pages de papier crème d’une insigne douceur au toucher, aux vergeures apparentes, où se détache une typographie classique et de bonne taille, à laquelle les italiques des titres, des numéros de page et de chapitres apportent une subtile touche de raffinement.
L’on peut à partir de ce volume imaginer l’effet que produira la série dans son ensemble, montrant ses dos marqués de gracieux italiques bien alignés dans une bibliothèque – quand bien même celle-ci n’obéirait pas aux lois de l’Hexagone telles qu’énoncées dans « La Bibliothèque de Babel »…
isabelle roche
![]() |
||
|
Henry James, Les Amis des amis (Introduction de Jorge Luis Borges – traduite par Corinne Hernandez. Les textes de James ont été traduits de l’anglais par Francine Achaz et André-Charles Cohen), coédition FMR / Le Panama coll. « La Bibliothèque de Babel » (n° 4), octobre 2006, 216 p. – 21,00 €. |
||
