Nuit rouge et autres nouvelles cruelles de Paris (Anthologie)
Vingt nouvelles choisies avec discernement pour donner un bel aperçu littéraire du Paris de la fin du XIXe siècle
Une anthologie est affaire de choix. Nécessairement subjectifs – donc contestables – ils sont imputables à la seule sensiblité d’un « chef d’orchestre » tenu par le sujet imposé. Et peuvent ne relever que d’un « bon plaisir » un peu vain. Ici rien de tel. S’il est évident que le maître d’œuvre de ce recueil dévoile quelques-unes de ses préférences littéraires, il est surtout manifeste qu’il est pétri de connaissances qui lui ont permis de composer cette anthologie avec une grande rigueur, et une exigence de cohérence thématique qui ne l’est pas moins.
À travers cette anthologie, on a tenté d’explorer la face sombre morbide, de l’imaginaire littéraire associé au Paris de la seconde moitié du XIXe siècle.
C’est en ces termes qu’Éric Vauthier justifie ses choix, et le bien fondé d’un tel recueil, en conclusion d’une très belle préface qui présente conjointement la manière dont la littérature du XIXe siècle a exploité le motif de Paris et le contexte historique pour le moins troublé des dernières décennies de ce même siècle – saignées haussmaniennes, guerre de 1870, la Commune… En clôturant cette entrée en matière par une analyse rapide de ce qu’est la fiction brève de cette époque, il donne à son anthologie une fondation solide – d’autant plus qu’il lui assigne cette mission dévolue en général aux recueils thématiques et aux revues : donner à lire des auteurs oubliés et des œuvres rares d’écrivains reconnus pour d’autres talents – poésie, roman, ou autres…
Ce n’est pas tout : une postface conséquente revient en détail sur les grands thèmes – la cruauté, l’enfer parisien, la misère, la mort… et l’humour noir – communs aux textes proposés ; c’est une étude autant stylistique qu’historique, dont on ne peut qu’apprécier la méticulosité. On achoppera peut-être sur le style un peu trop universitaire – citations incessantes, articulations logiques très appuyées – mais sans doute cette façon d’écrire est-elle le moins mauvais chemin qui se puisse tracer à travers ces références pléthoriques. Et l’effort de lecture qu’elle exige le prix à payer pour accéder à un travail de recherche approfondi et minutieux. On remarquera, au passage, le contraste entre l’imposante masse de notes accompagnant préface et postface – c’est tout à l’honneur de l’auteur, qui a à coeur de resituer dans son contexte le moindre emprunt, fût-il de trois mots à peine – et l’absence d’appareil critique autour des textes eux-mêmes. Mais il est probable qu’Éric Vauthier aura dû se plier à d’incontournables impératifs éditoriaux. Il convient enfin de louer les notices biographiques en fin d’ouvrage : concises, claires, elles réussissent ce tour de force de présenter de façon attrayante ceux-là mêmes qu’on « ne présente plus » – les Baudelaire, Maupassant et autres très-connus-des-manuels-scolaires…
En fait de « fictions brèves », nombre des textes réunis ici tendent plutôt vers le poème en prose et décrivent sans véritablement raconter quoi que ce soit. Et quand bien même a-t-on affaire à une « histoire », une très large place est laissée à la description – lieu où chacun des auteurs peut déployer à l’envi de ces délicatesses d’écriture particulièrement jouissives. Métaphores, images, comparaisons, juxtapositions accumulatives d’adjectifs… de pures dentelles qui confèrent aux portraits et aux décors une richesse évocatrice fascinante. Autant que par leurs thèmes ces textes sont liés par d’étrroites parentés d’écriture – élégance du phrasé, raffinement artiste du lexique, traits d’humour grinçants confinant souvent au cynisme (Désaccoutumé des affaires, ne retrouvant plus son ancienne astuce, il ressemblait à une vieille mouche qui n’aurait pas la force de voler sur les excréments et dont les araignées elles-mêmes ne voudraient plus. Léon Bloy, « Le vieux de la maison », pp. 163-167) – … sous lesquelles néanmoins se perçoivent les particularités stylistiques propres à chaque écrivain.
L’on doit sans doute cette parenté à leur appartenance commune à ce mouvement esthétique dit « décadent », qui donne à voir les mêmes horreurs que le naturalisme – plaies sociales autant que corporelles ou morales – mais qui, par de savants maniérismes d’expression, les habillent de brocarts et de pierreries. Vêture littéraire qui ne dissimule pas mais au contraire exacerbe et souligne la noirceur comme un liseré sombre fera luire davantage un lé de soie blanche. Surtout la hideur est partout, et il n’est pas d’apparente pureté nivéale qui ne soit, en quelque endroit, soulevé par l’infernal travail des ferments méphitiques du vice. Du vice et non d’un vice quelconque : c’est d’une sorte d’absolu de la corruption qu’il est question, d’un putride monolithe moral plus que d’un travers particulier. C’est pire : l’absolu ne souffre pas de nuance, c’est un mal sans rémission. Aucun des textes proposés ne comporte la moindre lueur d’espoir ; les pointes d’humour cynique qui les émaillent, loin de contrebalancer leur pessimisme, au contraire l’approfondissent.
Le titre de l’anthologie est fort bien choisi et dit à lui seul la cohésion interne du recueil que l’on a soulignée. Mais il est, aussi, comme la magistrale métaphore de l’ensemble. D’abord parce qu’il annonce les couleurs, au sens le plus littéral de l’expression : le noir et le rouge sont emblématiques de la cruauté – terme dont Éric Vauthier rappelle qu’il vient du latin cruror : sang, massacre, carnage. Et parce que le texte auquel il renvoie – « Nuit rouge », de Maurice Talmeyr, pp. 133-136 – plus proche de l’œuvre picturale que du récit, dresse un portrait saisissant de la guillotine.
…C’était à l’œuvre qu’il fallait la voir, quand la porte ronde s’est ouverte, et quand elle a vomi le malheurueux qui sautelait en chemise au milieu d’un groupe noir.
L’éclair de la foudre sourde est tombé, et la voilà, maintenant, la guillotine, dans son lac de sang chaud, sous l’azur, hideuse, petite, formidable et légère, avec ses bras de gibet, et sa lunette de latrines !
Tout ce qui, peu ou prou, nourrit ces vingt nouvelles – appétit des foules pour les spectacles macabres, mises en scène de la mort, apsects sordides de l’environnement urbain… etc. – s’énonce plus ou moins explicitement dans le sillage de la sinistre machine. En outre, il n’est pas interdit de voir en elle le symbole de toutes les représentations de la femme qui parcourent le recueil. Notre anthologiste émérite ne pouvait offrir à son livre meilleure figure de proue…
Auteurs réunis (par ordre d’apparition dans le recueil) :
Théodore de Banville, Charles Baudelaire, Villiers de L’Isle-Adam, Arsène Houssaye, Ernest d’Hervilly, Jean Richepin, René Maizeroy, Catulle Mendès, Dubut de Laforest, Octave Mirbeau, Maurice Talmeyr, Joséphin Péladan, Jean Lorrain, Guy de Maupassant, Léon Bloy, Robert de Machiels.
isabelle roche
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Nuit rouge et autres nouvelles cruelles de Paris – Anthologie présentée par Eric Vauthier (préface, postface et notices par Eric Vauthier), éditions Terres de brume coll. « Terres mystérieuses », août 2006, 235 p. – 18,00 €. |
