Giovanni Papini, Le Miroir qui fuit

Giovanni Papini, Le Miroir qui fuit

Sous des visages parfois drôles s’incarnent les plus vertigineuses interrogations humaines

Ce doit être pour un écrivain une singulière expérience, un bouleversant jeu de miroir que de retrouver dans les textes d’un autre, longtemps après une toute première rencontre qui n’aura guère laissé d’empreinte apparente, un climat en tout point identique à celui de (s)es propres fictions. À en croire Borges, c’est exactement ce qu’il a vécu avec Giovanni Papini ; il l’a lu quand il était âgé d’une dizaine d’années, un âge où l’on savoure la lecture, on en jouit, on ne juge pas. Pour renouer avec lui au soir de sa vie, dans le cadre de cette collection élaborée pour l’éditeur italien Franco Maria Ricci, « La Bibliothèque de Babel », après avoir lui-même écrit les chefs-d’œuvre que l’on sait.
Ceux qui les connaissent sans avoir jamais lu Giovanni Papini découvriront sans doute dans ce recueil quelques lumières propres à accuser certains reliefs de l’art borgésien. Quant à moi qui suis encore étrangère à ce dernier, et qui ignorais tout de l’auteur italien avant d’ouvir ce livre, je serais bien évidemment incapable de situer ces nouvelles par rapport au reste de ses écrits et ne saurais pas davantage dire quoi que ce fût des liens unissant Borges à Papini. Je puis néanmoins aborder les dix textes rassemblés dans ce volume de manière « insulaire » si l’on veut, pour eux-mêmes, sans préjuger des œuvres qu’ils ont nourries, dont ils seraient les racines.

J’ai trouvé, dans ces nouvelles, rien moins que les plus essentielles questions touchant à l’humaine condition, comme extirpées des traités de philosophie pour être transposées dans de courts récits, tous à la première personne et qui, lus à la file tels qu’ils se présentent ici donnent l’impression de parcourir les chapitres d’un journal intime, rédigé par un pérégrin parti à l’aventure et confronté successivement à plusieurs rencontres le plaçant face à un de ces problèmes fondamentaux dont, d’ordinaire, seuls les métaphysiciens débattent. L’enfilade de ces dix textes compose, in fine, un seul parcours initiatique au bout duquel cependant le voyageur n’a pas résolu les énigmes du Sphinx… En lieu et place de réponse, les dénouements en fondu enchaîné certes clôturent la dimension anecdotique de chaque histoire mais laissent subsister une insoluble désespérance en regard du questionnement philosophique soulevé.

Ce ne sont pas à proprement parler des événements « fantastiques » qui surviennent, en dépit de leur faciès étrange ; ce sont plutôt de graves questions – qu’est-ce que « moi » ? Quelle est la continuité entre le « moi » d’aujourd’hui et celui d’il y a dix ans ? Que sont le rêve, et la réalité ? L’un et l’autre s’opposent-ils ? À quoi rime la vie ? A-t-elle une finalité ? Et qu’est-ce que mourir ? – qui prennent corps, au sens le plus matériel de l’expression : voilà le narrateur de « Deux images dans une conque » face à celui qu’il était quelques années auparavant ; celui du « Gentleman malade » confronté à un homme hâve qui durant de longues heures lui expose ce que c’est qu’être le produit d’un rêve…. Parmi ces thématiques, auxquelles on ajoutera celle de la créativité littéraire (« Le mendiant d’âmes ») ou la quête de l’éternelle jeunesse (« La Journée non rendue ») deux sont récurrentes, sous des formes variées : la question de l’essence du sujet – qu’est-ce que « je » ? – et celle du suicide.

S’il n’y avait que ce fond, d’une gravité vertigineuse, les textes resteraient, malgré leurs qualités littéraires, d’un pessimisme un peu banal. Mais il y a ce ton, ce grincement permanent qui souligne l’absolue vanité de l’existence humaine, cette sorte d’ironie extralucide qui éclaire toutes ces nouvelles… Autant l’on sentira ici le plus sombre désespoir :
C’était le crépuscule du soir (…) Le sentiment profond de l’inutilité répétée, infinie de tout effort qui revient à chaque mort du soleil ainsi qu’une malédiction du soir, pénétrait peut-être jusque dans les âmes des charretiers silencieux et des filles filant comme des chattes.
Autant l’on s’amusera des gestes saccadés de tel olibrius ou d’une comparaison comme celle-ci :
J’aurais tout donné, en cette circonstance, pour voir surgir devant moi un de ces philistins innombrables, aux traits roses et pacifiques, pareils à des porcelets, qui m’avaient si souvent écœuré ou diverti !

Il y a une omniprésence du grinçant, du grotesque, de quelque chose qui, de place en place – les mots eux-mêmes, certaines comparaisons, un « comique de physique » émanant de tel ou tel personnage, des jeux sonores émergeant çà ou là… – inévitablement tire un sourire. Lequel ne dure pas et se mue en amère crispation faciale : au fil de la lecture s’imposent les interrogations, les fantasmes les plus élémentaires de l’Homme qu’en toute honnêteté personne ne peut affirmer avoir tenu à l’écart de ses pensées. Ils ressurgissent ici, s’installent et s’incrustent au-devant de la petite scène intérieure de chacun avec d’autant plus d’assurance que Papini les a revêtus des atours de la fable fantaisiste. Et l’on ferme ce recueil hanté, gonflé d’une angoisse existentielle qu’on ne réduira au silence qu’en se plongeant plus brutalement que jamais dans le bruit du monde. À moins de n’avoir jamais eu l’âme ébréchée par de si douleureuses préoccupations – auquel cas on ne prendra à ce livre qu’un pur plaisir littéraire, ce qui, assurément, est beaucoup plus confortable…

isabelle roche

 

   
 

Giovanni Papini, Le Miroir qui fuit (traduit de l’italien par Nino Frank. Introduction de Jorge Luis Borges, traduite par Corinne Hernandez), coédition FMR / Le Panama coll. « La Bibliothèque de Babel » (n° 3), octobre 2006, 141 p. – 20,00 €.

 
     

Laisser un commentaire