Michel Faure (dessin et couleurs) & Frank Giroud (scénario), Samsara – Tome 1

Michel Faure (dessin et couleurs) & Frank Giroud (scénario), Samsara – Tome 1

Voici une magistrale déclinaison du secret de famille : une intrigue exotique et aventureuse servie par un graphisme superbement pictural.

Au sein de la collection « Empreinte(s) », le scénariste Frank Giroud créait voici trois ans le label « Secrets » afin d’y développer le thème du secret de famille à travers plusieurs histoires ayant pour cadre des époques et des lieux différents. À chaque scénario son dessinateur, qui le traitera en cycles de un à trois albums à la pagination variable. À partir d’une thématique unique se déploient ainsi les multiples facettes de la personnalité scénaristique d’un auteur inspiré et talentueux, subtilement nuancées par ce qu’apporte de particulier au récit la sensibilité propre à chaque dessinateur sollicité.
Fort de trois cycles achevés (L’Écharde, L’Écorché, et Le Serpent sous la glace), ce concept éditorial original offre déjà une belle palette de styles graphiques au service de scénarios aux tonalités variées mais reposant tous sur cette masse d’ombre aux terribles pouvoirs destructeurs dès lors qu’elle force, sous l’effet des circonstances les plus fortuites, les scellés que l’on s’est efforcé de maintenir parfois pendant des décennies : le secret de famille. Mensonges par omission, simples dissimulations ou véritables travestissements d’une réalité trop sombre ou inavouable : le propre des secrets familiaux est de surgir avant même que l’on ait songé à les lever par des aveux librement consentis et, surtout, d’entraîner dans le sillage de leur révélation inopportune de très fâcheuses conséquences.

Thème narratif d’une extrême fécondité, il peut se décliner selon d’infinies variations ; avec le premier tome de Samsara, la liqueur est riche, dense, exotique, aventureuse, un rien mélodramatique – d’une flaveur corsée mais aromatique, sous une robe aux teintes franches et rondes. Un thé de grand jardin, qui réunit en une seule tasse l’engagement social, une expédition traumatisante passée sous silence, la soif de l’or, les rêveries fantasmatiques que l’Inde allume dans tout cœur occidental qui n’a jamais connu autre chose que la grisaille anglaise fin-de-siècle. Un breuvage que l’on déguste à petites gorgées pour ne rien perdre de ses saveurs, trop vite bu pourtant et qui laisse délicieusement altéré une fois lue la dernière page…

Manchester, 1865. Elizabeth Griffith, une jeune femme issue de la petite bourgeoisie mancunienne, s’est investie avec un petit groupe d’amis dans un généreux projet humaniste : la création d’une new school, où les enfants des classes laborieuses peuvent recevoir une éducation de base et ainsi échapper à des travaux trop éprouvants pour eux. Mais le propriétaire du local où officient ces enseignants généreux finit par les jeter dehors. Toutes leurs démarches pour obtenir le soutien des riches bourgeois censés être partisans de l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres restent vaines. La « New School » est fermée ; les jeunes élèves se retrouvent livrés aux labeurs les plus durs. Traversant l’ombre de cette période difficile, un rayon de soleil dans la vie d’Elizabeth : le mariage de sa jeune sœur Charlotte avec un riche fils de famille, John Bellock. Un rayon de soleil qui vire au noir de la tragédie : deux ou trois allusions à L’Inde et le père des deux jeunes femmes tombe en syncope. Il meurt quelques mois plus tard, après avoir reçu une lettre de Charlotte qui achève son voyage de noces… en Inde précisément. Lors des obsèques, Elizabeth reçoit de Samuel Melrose, le frère d’un ami de son père, un volume manuscrit où est rapportée une tragique expédition dont elle ne savait rien. Ce qu’elle croyait connaître du passé de sa famille s’avère n’être qu’un tissu de mensonges…

Utilisant la technique éprouvée du retour en arrière sous la forme d’un récit secondaire emboîté dans le premier par le truchement d’un support écrit – lettre, document administratif, journal de bord… – Frank Giroud a bâti une intrigue classique dans ses ressorts, reposant en outre sur les grands attendus du roman d’aventures : une vieille carte traversant les décennies qui mène à un fabuleux trésor, expédition dans des contrées peu hospitalières, aléas du voyage aggravés par des menaces de séditions politiques, passions humaines perverties et corrompues par la soif de l’or, courses poursuites à travers la jungle… Fortifiés par le levain de motifs mélodramatiques tels que la misère des plus pauvres ou la rancœur née de la confrontation brutale aux dissimulations dévoilées, ils donnent naissance à une pâte narrative dense mais si bien organisée qu’elle en demeure légère. En un parallèle saisissant, L’Inde et le secret de famille envahissent le récit selon une même courbe ascendante : d’abord présente de manière allusive – par procuration si l’on veut, par le biais d’une description scolaire, une lettre de Charlotte, le journal de Melrose – l’Inde se concrétise en devenant la destination du voyage qu’entreprend Elizabeth. Le secret, lui, dont on commence à soupçonner l’existence par de futiles commérages, resurgit de plus en plus densément, s’installe, s’épaissit, habite enfin tout l’esprit d’Elizabeth. Une force invasive identique pour le secret et le lieu où il a pris naissance…

Associée à ce scénario certes classique mais fort bien construit, la touche picturale du graphisme sans contours de Michel Faure fait merveille. Les couleurs, intenses et lumineuses, transparentes et éclatantes même dans les chromatismes sombres, engendrent des formes fascinantes de précision et de douceur. Les volumes sont admirablement suggérés par une lumière toujours juste, dispensée à petits coups de blanc, le modelé des visages, la texture des matières sont finement rendus par les subtiles variations tonales et un traitement remarquable des dégradés. Soulignons que cette richesse graphique et chromatique s’adapte aussi bien aux luxuriances de la jungle indienne qu’au pavé mancunien lustré par les pluviosités hivernales.
Le graphisme, recherché et raffiné dans son opulence, fait écho à la complexité scénaristique. L’histoire reste cependant très facile à suivre grâce à une lisibilté superbement étudiée : la mise en case est d’une parfaite régularité d’un bout à l’autre de l’album et s’harmonise avec la forme rectangulaire des bulles où le texte, en caractères larges et fins, se déploie tout à son aise.

U
n album de très grande qualité, aussi somptueux sur le plan graphique que prenant par son scénario et magistral par sa construction narrative, qui rend le second et dernier volet difficile à attendre. Mais il faut bien reprendre haleine entre les révélations qui se succèdent et laisser le suspense provoquer cette impatience à la fois frustrante et jouissive qui est l’apanage des attentes les plus habilement suscitées.

isabelle roche

   
 

Michel Faure (dessin et couleurs) & Frank Giroud (scénario), Samsara – Tome 1, coll « Empreintes » série « Secrets », éditions Dupuis, août 2007, 80 p. couleurs – 14,00 €.

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