Michaël Béchir Ayari & Vincent Geisser, Renaissances arabes : 7 questions clés sur des révolutions en marche

Michaël Béchir Ayari & Vincent Geisser, Renaissances arabes : 7 questions clés sur des révolutions en marche

Penser à l’ombre de Karl Marx et d’Edward W. Said

Le 14 janvier 2011 marqua la fin du régime de domination du clan Ben Ali Trabelsi sur la Tunisie. Les révolutions dans le monde arabe se succédèrent et le processus n’est pas terminé. L’affaire est en cours. La plupart des événements ont été rendus visibles, observables sur la toile et à la télévision. Les journalistes, les reporters et les acteurs nous ont montré ce qu’ils pouvaient saisir et révéler. Nous avons vu, nous avons assisté et applaudi parfois, satisfaits et confortables depuis l’autre rive, mais avons nous compris ? Qu’avons nous compris ? Peu de choses finalement, les journées décisives se sont succédées comme des petites perles enfilées. Nous avons filmé l’écume.

L’ignorance des profondeurs explique peut-être l’effet de surprise et les premières réactions officielles françaises si maladroites et terriblement absurdes parce que d’un seul coup anachroniques : le 11 janvier 2011 Michèle Alliot-Marie proposait encore d’aider le régime de Ben Ali à régler la question sécuritaire, autorisant la livraison par la France de grenades lacrymogènes.
Et puis il y a nos réactions collectives paradoxales : il semble que nous soyons autant ravis du surgissement démocratique qu’inquiets de ce qu’il peut produire ou de ce qu’il a produit. Cette oscillation entre la naïveté utopique (la démocratie par les femmes et par la jeunesse) et les désillusions inquiètes (le succès des courants islamistes) est davantage le symptôme d’une tare intellectuelle que le résultat d’un effort de réflexion objective. La plupart des commentaires produits révèlent davantage ce que nous sommes, nos peurs, qu’ils n’éclairent ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée. Nous persistons à voir l’autre rive à travers un prisme trompeur. Il est temps de changer de lunettes et d’ajuster notre vision.
Ce livre est une vraie petite formule d’ophtalmologie de l’esprit.

 

La posologie est simple. Michaël Béchir Ayari et Vincent Geisser, deux spécialistes du monde arabe, répondent de manière claire et synthétique à sept questions essentielles. Il est important ici de les citer toutes car elles sont en elles même révélatrices de toutes les étiquettes simplificatrices que l’on a pu apposer sur ces révolutions arabes : des révolutions bourgeoises ou populaires ? Des révolutions facebook ? Des révolutions « vertes orangées » inspirées par les Etats-Unis ? Coups d’Etat militaires ou révolutions civiles ? Des révolutions avec ou sans les femmes ? Révolutions démocratiques, révolutions démographiques ? Des révolutions laïques ou religieuses ?
Dans chacune des parties correspondantes, les auteurs parviennent simplement à déjouer les clichés et à resituer les facteurs explicatifs dans toute leur complexité tout en ouvrant de manière large et dédramatisée le champ des possibles à venir.

 

Alors, bien sûr, il faut accepter la nuance et renoncer aux approches trop globalisantes et réductrices. Aucun facteur pris isolémment n’est satisfaisant et l’emploi de ces facteurs n’est parfois qu’une manière d’imposer un filtre trompeur. Ce n’est pas un révolution Internet c’est une révolution qui a su utiliser Internet : nuance forte, fondamentale car elle rend les acteurs libres et responsables de leur forme d’utilisation technique.
Ces révolutions du monde arabe s’inscrivent aussi dans un vaste mouvement de contestation sociale et politique couvrant la Méditerranée touchant par exemple la Grèce et l’Espagne. Le dernier chapitre montre qu’une approche civilisationniste binaire appliquée au monde arabe (dictature ou islamisme) ne doit pas figer la pensée de ces révolutions. L’irruption rapide et spontanée du champ des possibles politiques a permis et accompagné une redéfinition hybride des courants islamistes. Le modèle turc de l’AKP joue ici un rôle clé en associant libéralisme, conservatisme et références religieuses.
« Au fil du temps, les islamistes se sont banalisés au point de ne plus avoir grand chose à dire à leurs peuples. Mais paradoxalement, c’est cette banalisation conservatrice qui après la ferveur révolutionnaire des premiers mois, vient réconforter une partie des citoyens arabes en demande d’ordre social et politique. »
Les islamistes rassurent ; c’est un fait.

 

L’Occident aurait aimé fabriquer ces révolutions comme il a fabriqué l’Orient. Elles ne se sont pas faites contre lui, ni avec lui. C’est là, la grande nouveauté ; les « révolutions arabes s’inscrivent dans une seconde mutation planétaire : la relativisation de la domination occidentale sur le monde. »
Les cartes sont en cours de redistribution, d’où l’urgence et la nécessité de changer nos vieilles approches. Ce livre y contribue.

c. aranyossy

 

   
 

Michaël Béchir Ayari & Vincent Geisser, Renaissances arabes : 7 questions clés sur des révolutions en marche, Editions de l’Atelier, octobre 2011, 159 p.- 18,00 €

 
     

 

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