Maxime Girardeau, Mourir deux fois
Une intrigue peu commune
Ce vendredi 19 juin 2026, à 14 heures 14, la chaleur est écrasante. Un homme, scalpel en main, grave une horloge sur le torse de Paul Moreau encore conscient mais bâillonné. L’homme pose un smartphone où est enfermé l’âme de sa victime, tout ce qu’il a extrait de lui. Plus tard, compte tenu du sablier numérique, une voix synthétique précisera : « Vous n’avez droit qu’à une seule question. » Il s’en va pensant que c’est la cinquième fois en cinq jours qu’il applique ce processus. Le sixième est plus délicat, mais il s’est préparé.
Bianca, la fille de Paul Moreau est neurotypique, atteinte de synesthésie. Elle arrive à l’appartement et ce qu’elle découvre la terrifie. Pourtant, quand elle entend les sirènes de la police, elle s’empare du smartphone et s’enfuit. Mathilde Papin, un concentré d’énergie, commissaire adjointe, arrive sur les lieux. Une fois encore, elle voit la même scène sauf que, cette fois, il n’y a que la trace du smartphone. Le criminel a-t-il fait une erreur ? Mais, depuis le début de la semaine, elle n’a pu repérer aucun indice, aucune piste.
Bianca s’est réfugiée chez Frank Ducrest, son psy qui la suit depuis des années. La police repère que toutes les victimes font partie du comité d’éthique de Synapse, une entreprise spécialisée dans l’Intelligence Artificielle. Le dernier membre est Julie Laugerotte qui présidait ce comité. Elle est introuvable…
Le roman s’ouvre sur une scène tragique avec une mort en direct. La description d’un processus parfaitement contrôlé, maîtrisé, est explicite mais laisse dans l’ombre les motivations de celui que la presse a surnommé le Sablier noir. L’action s’intéresse alors à trois personnages principaux qui vont porter une large partie de l’intrigue, à savoir la fille de la cinquième victime, la commissaire et le psychothérapeute. Ce trio possède toutes les qualités pour mener un récit puissant à son terme, un dénouement dantesque.
Bianca est une adolescente de quinze ans qui souffre d’une affection rare qui lui fait voir les sons et entendre les couleurs. On retrouve un peu du fantastique poème de Rimbaud. Elle annihile ces affections selon un rituel d’analyse du moment qui donne une belle tonicité au récit. Dans la police, Mathilde Papin, commissaire-adjointe, toujours en tension, avance dans l’enquête avec rage. Son caractère entier cache une belle capacité de réflexion et de précision. Quant à Frank, il se retrouve impliqué par les liens noués avec sa patiente depuis des années et avec cette structure dont la tête est détruite sous les coups de l’assassin.
Le romancier inscrit son intrigue dans une futurologie très proche du réel, où la frontière entre mémoire humaine et données numériques devient perméable. Il propose un thriller où la technologie devient un piège, où les thèmes sont axés sur la mémoire, sur la transmission, sur le deuil. Qu’est-ce qu’un humain laisse derrière lui après sa mort physique ? Pour certains, c’est l’épouvante quand se lève le voile sur les horreurs qu’ils ont ordonnées. Pour d’autres, c’est disparaître rapidement dans l’oubli quand il n’y a plus personne pour se souvenir d’eux. L’Intelligence Artificielle peut-elle corriger cette situation ? C’est un des propos de l’auteur qui agrémente une histoire absolument fascinante à suivre.
L’auteur avait pressenti la canicule qui sévissait le 19 juin 2026 alors qu’il écrivait son roman en 2025.
Mourir deux fois est un thriller d’anticipation accaparant, d’une intelligence narrative rare, où la mémoire devient le dernier territoire à défendre. Maxime Girardeau interroge autant qu’il captive. Ses premiers chapitres posent les bases d’une intrigue implacable, portée par deux héroïnes singulières et un dispositif criminel d’une efficacité glaçante.
serge perraud
Maxime Girardeau, Mourir deux fois, Robert Laffont, coll. La Bête Noire, mars 2026, 336 p. – 20,90 €.