Louis Philippe Dalembert, Milwaukee blues

Louis Philippe Dalembert, Milwaukee blues

Né à Port-au-Prince, Louis-Philippe Dalembert publie des nouvelles, de la poésie, des essais et des romans. Il est l’auteur d’ Avant que les ombres s’effacent (livre majeur), Mur Méditerranée et Ces îles de plein sel puis son roman Milwaukee Blues.
Son héros est un gamin des ghettos noirs de Milwaukee. Son talent pour le football américain lui promettait un riche avenir. Il n’a quitté les petits pavillons et la misère poussiéreuse que brièvement et collectionnait les petits boulots jusqu’à son accident. Voire pire : il va être « assassiné » et l’auteur s’inspire du meurtre de George Floyd par un policier, en 2020, à Minneapolis. Dépassant le fait divers l’écrivain évoque la vague d’une victime sur la communauté peu politisée de Franklin Heights.

Dans ce quartier, chacun croit savoir qui il était. Et – astuce romanesque pertinente – , chapitre après chapitre, chacun prend la parole à son tour pour raconter sa version. Se retrouvent, entre autres, l’ancienne institutrice de Emmet (le « héros »), une femme blanche arrivée à Milwaukee cinquante ans plus tôt avec le mouvement pour les droits civiques, « Ma Robinson », une ex-matonne devenue pasteur qui manie le verset comme autrefois la matraque, Authie, amoureuse au cœur brisé embabouinée » par un bellâtre.
Louis Philippe Dalembert a su donner à chaque « témoin » un ton voire un son particulier. Mais, dans ce puzzle, chacun est poursuivi par un fantôme. Par le « collage » des approches différées, cette mort crée la question centrale de la négritude en milieu américain. Et par l’art de la suggestion de l’auteur, nous retrouvons son essence même. Là où ici l’image du manque est centrale.
D’autant que, sous le roman, l’auteur lui-même n’est pas loin. Louis-Philippe Dalembert a été élevé par des femmes, dans la plus grande précarité. Son grand absent (son père) est mort à 32 ans. Mais ici, en filigrane, le roman texte s’enracine aussi sur une absence fondatrice.

En écho, chaque témoignage devient un miroir paradoxal pour éviter une lecture purement factuelle. Ici, les morts ne dorment jamais. Car de tels fantômes (aux USA ou en Haïti) habitent ceux qui les entendent. Et en un tel montage où chaque élément crée le jeu de l’unité, l’écrivain coud, à l’endroit à l’envers, la poche d’ombre qui permet de cacher l’intimité des êtres. D’où la puissance d’un inconscient qui trouve des interstices. Dalembert le laisse poindre çà et là en une transparence opaque plus ou moins à dessein. Preuve que toute écriture de soi passe par la fiction.

Existe ici et malgré tout l’espoir d’un vide à combler. Certes, il n’est jamais promis mais retiré. Notamment par ce que l’artiste fait germer et qui n’a rien à voir avec un simple exercice mécanique ou un manteau de visions hérétiques. L’auteur impose une vision sous forme de sensualité, d’ humour parfois, mais aussi une ascèse dans une langue savamment « hybridée». Au naturalisme du roman répond la beauté d’une sur-vivance par l’écriture.

Louis Philippe Dalembert, Milwaukee blues, Sabine Wespieser, 288 p. – 19,00 €.
Existe une version poche chez Points, 2026 – 9,00 €.

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