Les livres qu’elle écrit : entretien avec Anne Barbusse (Terra (in)cognita)
Pour Anne Barbusse, l’écriture devient une lutte presque trop grande mais juste parce que le ciel est immense. Elle sait dans ses mouvements poétiques et littéraire pactiser avec sa tendresse mais en restant vigilante face aux leurres qu’ils nous tendent. Il s’agit de de tenir la tête au-dessus des eaux, des démons et des anges en s’appliquant à son objectif le plus secret.
Et ce, pour transmettre non pas un savoir mais de l’amour et un voyage entre mer et terre dans la nécessité d’être au monde. Anne Barbusse fait corps avec son écriture-autoportrait. L’auteure franchit l’étape des pesanteurs du doute et du désespoir dans un exercice de lucidité en une écriture-fusion du dedans, du dehors et en solidarité avec les autres. C’est donc d’une ambition démesurée et rare afin d’ordonner le monde et sa propre vie par la respiration d’une écriture au plus près de la confidence avec une pudeur de mise.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le réveil quand je travaille, la perspective de voir où en sont les semis et plants du potager les autres jours.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Les livres que j’écris.
A quoi avez-vous renoncé ?
A la famille.
D’où venez-vous ?
Biologiquement de nulle part. Géographiquement parlant du Massif central, mais intellectuellement plutôt de Paris. Quant à ma terre intérieure c’est le sud, la Méditerranée, qui constitue mon véritable pays natal.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Rien. Je me suis construite toute seule, du moins en ai-je la sensation. Construite contre tout héritage hormis la littérature et le cinéma.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Regarder un film.
Comment définissez-vous votre nouveau livre ?
Mon dernier livre, Terra (in)cognita, c’est la recherche d’une terre natale, d’un pays qui me parle, d’une terre qui me tienne debout et me permette de vivre, d’une terre (ou d’une mer) non souillée par l’humain et encore capable d’être vivante elle-même.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
A l’âge de 10 ans, en 1980, la beauté de l’île de Santorin avant que le sur-tourisme ne s’en mêle. De là mon premier texte, sur la Méditerranée.
Et votre première lecture ?
Comment m’en souvenir? « Sans famille » et « En famille » d’Hector Malot, mais avant il y a des albums jeunesse de l’Ecole des Loisirs, que j’avais oubliés, qui sont revenus quand je cherchais des livres pour mon fils enfant, comme « Ranelot et Bufolet », ou « Les trois brigands », redécouverts et relus avec mon fils, et des contes, le plus marquant «Hansel et Gretel », avec la maison qu’on mange.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Beaucoup de musique de films, dans la voiture, et les images du film me reviennent avec la bande-son, les paysages formant des travellings.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Walden ou la vie dans les bois », de Thoreau.
Quel film vous fait pleurer ?
« Tarnation » de Jonathan Caouette
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Quelqu’un qui ne me semble pas être moi.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A Philippe Jaccottet.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
La Grèce. Tous les paysages méditerranéens, arides, avec leurs rivières et sources bien cachées entre le calcaire.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Les cinéastes, Godard, Truffaut, Pasolini, Bruno Dumont, Alain Guiraudie, Agnès Varda, Kelly Reichardt, Terence Malick, David Lynch, Abbas Kiarostami, Valérie Donzelli, Mia Hansen-Love, Christophe Honoré, Apichatpong Weerasethakul, Hong Sang-soo, Lars von Trier, Gaspard Noé, Justine Triet, Alice Diop… Les femmes réalisatrices, si nombreuses maintenant et à la sensibilité écorchée, vivante, marginale, indienne…
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Je ne sais pas. Je ne suis pas très « objet ». La présence d’amis ou de mon fils. La présence de ceux qui me sont importants.
Que défendez-vous ?
L’écologie.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Cela me renvoie aux scènes difficiles entre couples dans les films de Bergman et à l’incommunicabilité des films d’Antonioni.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Cela m’évoque les circonvolutions existentielles et langagières des films de Rohmer ou Woody Allen, cette façon de tourner autour et à l’intérieur du langage dans des conversations où les lieux ont une importance capitale et font partie du discours (Manhattan, les parcs de Hong Sang-soo, les vergers des contes de Rohmer), alors même qu’on croit qu’il faut se focaliser sur le langage seul. L’image et le plan font partie de la question, l’élaborent et l’approfondissent, voire y répondent.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Aucune. Aucune question ne révèlera jamais totalement une personne.
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 17 décembre 2024.