La littérature ni au Candy shop ni aux fraises
La littérature est menaçante, puisqu’elle ne dit rien de l’actualité éternisée que les éternuements journalistiques, sociologiques et politiques affadissent encore, mais tout de l’humano-divinité de l’homme pour reprendre l’expression de Berdiaev. Dans Kafka au Candy shop, Patrice Jean encense la littérature, son mode singulier de dire ce qui est et surtout ce qui n’est pas visible, en prenant prétexte des propos d’une débile sur les raisons qui lui font détester La Métamorphose de l’écrivain tchèque.
Tout commence par quelques pages d’un effet drolatique où, par une mise en abyme délirante, tout serait réductible aux conditions dans lesquelles votre interrupteur électrique, votre tondeuse à gazon, votre manière de prononcer le « oui », la longueur de votre sexe s’exercent à être ce qu’ils sont. En une phrase : tout serait politique. Combien de fois avons-nous entendu cette pensée de diptère qu’un « hanneton microcéphale » aurait invité à dîner dans un cloaque décoré par un égoutier.
Quand on n’a pas de vie intérieure ou lorsqu’on est effrayé par elle (ce qui est plus rare), tout s’explique par le « monde » extérieur, celui où les soi-disant faits font soi-disant autorité sur la factice réalité. Depuis Nietzsche pourtant, on sait que le monde n’est qu’un phénomène esthétique, là où « le roman est le point de rencontre entre le spectacle objectif des sociétés et la vie intérieure de l’individu » si bien que « un romancier ne (peut) pas être un directeur de conscience ».
Sans la littérature, le monde « serait riche en promesses et pauvre en effets » pour citer l’immense Bossuet. Patrice Jean nous pose la question : qui y a-t-il de pire qu’un « romancier » qui milite ? Qui a des idées de sur le monde ? Rien si ce n’est la prolifération des écrivants, des commentateurs, des psalmodiants, des « convaincus de ». L’homologation du roman (le roman homologué) par la politique est la pire entrave à la création littéraire : car si même la péripétie devient politique, alors il n’y a plus que le diallèle au fond du labyrinthe à droite planqué dans une remise descendue dans une cave : au soleil, il ne restera que l’épave politisée, c’est-à-dire à peu près rien de lisible.
Patrice Jean développe deux très belles idées. D’une part, le militantisme n’a pas besoin d’injustices. Il se suffit à lui-même. Il est à lui-même ce « monde intérieur » totalement objectivé si bien que, si les inégalités disparaissaient, les militants seraient à la recherche de « l’oppression inconnue ». En effet, s’il n’y avait pas d’oppression, il faudrait l’inventer, car « l’oppression inconnue » se présente comme un temps perdu qu’il faudrait ressemeler et une métaphysique sans avant et sans être.
D’autre part, la disparition de l’idée de péché originel (comprise comme « le défaut originel du vivant » en butte à la déliquescence et à la mort) conduit nécessairement à croire que les « injustices » ne résultent que des conditions d’existence des hommes et non de leur finitude programmée. En conséquence de quoi, la littérature au sens large, si elle ne sert à rien départager, doit être « corrective », c’est-à-dire sans imagination. Bref, dans un livide oxymore, la littérature ne doit pas être littéraire. Le soleil noir est remplacé par la connerie vaine comme s’il pouvait exister une sottise subtile.
Prenant le revers de cette « théorie » lilliputienne aux muscles d’alcoolique, Patrice Jean peut écrire que, à l’origine de la création esthétique, il y a la vengeance. Je dirais même le ressentiment et la honte d’être soi, car la création manifeste toujours la petitesse d’être soi dans la grandeur de ce qu’on l’on compose et produit. Sans haine, pas de livres profonds. Sans honte, pas de pensées géniales. Le ressentiment politique, qui est toute l’Histoire, détruit : au fond, l’Histoire n’est que la condensation de ce ressentiment en cothurnes ou en cravates en fonction des époques. L’Histoire est là pour nous faire croire que le Mal est un passager clandestin. La haine « artistique », souvent compulsive au point d’être « incréée », bâtit.
La littérature montre, sans téléologie, que l’Histoire n’existe pas et qu’elle est le nom volontairement oublié du Mal… et des bienfaits (car si le mal existe, le Bien n’habite plus à l’adresse indiquée). Dans cette perspective, « on pourrait écrire une histoire de la littérature, comme l’histoire transfigurée de la vengeance ». La littérature a donc une origine « humiliante » même si le fait que « le ressentiment aiguillonne l’écriture d’une œuvre ne signifie pas qu’elle se réduise à cette brûlure originaire… Toute création, à l’image de tout ce qui existe, suit une loi inconnue d’invention des formes ».
En effet, si, selon certains théologiens, le mal est ce qui reste d’avant la création, la littérature s’en nourrit sans nous en guérir : la littérature n’est pas une thérapie ni une enclave pour placebos. La littérature est ce qui reste après la création. Elle doit fouetter le sang, même des succubes ! La littérature doit porte des Santiags dans le chatoiement des coups de pied au cul qu’il reste à fournir : il faut fesser « les derniers hommes », ceux dont les ancêtres étaient des conquistadors et qui font désormais du vélo avec un casque dans la crainte de choir. Le romancier ne consulte pas s’il veut s’abstraire, et lui, avec nous, du narcissisme des masturbations sans éjaculat et du déambulateur social. C’est une hybridation de coupe-jarret et de la traversée des apparences.
Certes, on peut douter de l’utilité des romans, de leur profusion monocellulaire et gominée. Trop de romans ont le cheveu lisse et brillant. On dirait des sardines déboitées. On a envie de se réfugier sous la moustiquaire, mais le zézaiement persiste. En outre, quand le confessionnal devient une place publique et les secrets de famille une salle des fêtes servant le voyeurisme, la littérature devient plèbe sur le fond et la domestication du style vient renforcer cette sensation.
Le roman, qu’il soit à l’eau de rose ou cynique, se perd dans un décor de kermesse gueularde et de chaise électrique avec le brin de sodomie incestueuse obligatoire comme de dissimuler ses songeries en régime soviétique. La littérature ressemble alors à une décalcomanie d’un photocopieur. Pourtant, que de matière vivante pour sortir du sarcophage, pour déclouer le cercueil ! Que de matière pour échapper à la repeinte annuelle des volets et à la bibliographie du store !
Néanmoins, avec Patrice Jean, je partage le sentiment que la littérature n’est pas la langue morte des sciences sociales, à condition toutefois qu’elle condescende à sortir du cul-de-sac de la péripétie qui n’est que la périphérie de la grotte. Le roman doit rompre avec l’odeur du barbecue et des historiettes ; ce que Aragon avait déjà moqué dans son splendide Traité du style. Les romanciers doivent rester à portée de tir de l’invention romanesque, sans quoi la linéarité descriptive, psychologique l’emporterait sur la faconde et le style. Ne pas être « dans la suffocation du présent » suppose le sous-vêtement stylistique.
Je fais absolument mienne l’idée que la création est « l’expression de la vie intérieure », formule qui rejoint la notion de style. Le style, c’est l’âme avec des viscères. Patrice Jean cite Kafka : « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?… Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ». En ce sens, tous les vrais créateurs – je ne parle pas des moines copistes – sont solitaires, c’est même ainsi qu’on reconnaît une âme à sa hotte de silence, de plus en plus troublé par la sonorisation de tout (avant quand quelqu’un parlait tout seul, on le disait fou. Désormais, ce soliloque a été généralisé par les oreillettes téléphoniques, réduisant encore les potentialités du silence).
Les solitudes forment presque un cercle, mais elles ne se touchent pas ; seule la littérature peut permettre d’évoquer cette ronde étrange, cette quasi-danse d’où les idées générales, la politique et le bien commun sont exclus. L’addition des solitudes ne confectionne aucun concept, même celui de solitude. Ces solitudes de créateurs ne sont que des bifurcations pour qui l’angle droit est aussi intéressant que la contemplation d’une bouse. La littérature n’est pas réductible « à un mode de connaissance (ou)… une forme primitive et bientôt dépassée des sciences sociales. Elle dit de l’homme ce qu’aucune science ne pourra jamais dire ».
Patrice Jean nous parle profondément comme le véritable écrivain qu’il est, loin des discothèques de l’anecdote. L’absence de risque a tout tué, sauf le goût du risque avant le cimetière. Les écrivains « n’en sont pas », ne sont pas de la partie grégaire. Quand les mots deviennent pétitionnaires, les récits « rézosociotent ». Les tifosis du néant agitent leurs drapeaux dans des stades où les plus insignifiants se prennent pour Victor Jara, faisant du remonte-pente.
Les écrivains font « commerce des indulgences » pour savoir qui a le plus grand tube de moraline à se passer sur l’esprit. Patrice Jean dénonce avec brio cette autocentrée tartuferie qui n’intéresse d’ailleurs pas le peuple, métamorphosé en « masse exploitée ». Il s’en prend avec une superbe ironie à « cette pensée « contestataire » qui est celle des classes aisées et celle des réseaux culturels » que ni Marx ni Gramsci n’avaient anticipée. Rejoignant Kundera, il perçoit dans le kitsch « l’horizon indépassable du progressisme » et la sanctification du ketman de Milosz, où les mots ne signifient plus que l’inverse de ce qu’ils signifient afin de maintenir le monde en l’état.
Dans des pages pleines de verve et de bons mots, Jean s’amuse du « brushing moral » des progressistes sur leur « escabeau » de vertu et précise qu’un écrivain est une hyène, et surtout un « dupontologue » amusé contre les dames patronnesses à couilles molles ; un créateur sait qu’« un réel qui, sagement, se tiendrait derrière les grilles d’un roman ne serait qu’un réel domestiqué ». Un écrivain a son monde à lui, ses silences, sa drôlerie qui vitupèrent le caramel mou du « monde objectif ».
Au fond, les manuscrits d’un véritable écrivain sont toujours refusés, même quand ils sont publiés. Un écrivain, à la manière de Flaubert, « voit la poussière » qu’un aspirateur serait incapable d’ingérer. « Ce n’est pas un privilège, c’est plutôt une élection négative. Une réponse à un handicap ontologique ».
Avec Patrice Jean, célébrons les béquilles intérieures pour supporter « l’increvable chagrin » d’être !» Grâce à lui, entre autres, nous pouvons espérer que « Flaubert ne sera (pas) que le nom d’une rue ou d’un hôpital » et qu’un radeau, fût-il de la méduse ou d’un Léviathan quelconque, nous gardera de la « grande noyade » de la littérature par l’objet-livre !
valery molet
Patrice Jean, Kafka au Candy shop (La Littérature face au militantisme), éditions Léo Scheer, 2024, 160 p. – 19,00 €.