La fin du monde en compagnie de Patrice Jean
L’apocalypse se présentera en costume trois-pièces de loufiat, avec une serviette sur l’avant-bras pour nous dire que les langues ne sont plus le silence dont elles sont issues, mais le brouhaha et le bruitage permanents qu’elles véhiculent. La fin du monde avait pourtant bien commencé, surtout si l’on considère, avec Patrice Jean, que « la mission du philosophe ou du poète revient (…) à insuffler un peu de vie à cette idée moribonde qu’est la mort et, en somme, à pratiquer un bouche-à-bouche avec la mort ».
Bien sûr, on peut se lamenter sur la niaiserie des peuples, sur leur fourberie lacrymale qui ossifient un carcan sentimental derrière lequel leur cynisme naturel et la violence, qui le sous-tend, sont tapis et prêts à l’emploi, dès qu’on abjure notre responsabilité au nom de l’égalité satisfaite d’elle-même – ce prête-nom de l’infantilisme. Patrice Jean supporte le poids du jour comme tous les écrivains véritables, ce fameux pondus diei qu’évoque si bien Bossuet, et que le monde des objets inutiles et de la vacuité sans objet illustre à merveille.
Parfois, Patrice Jean aimerait « être en train de ne pas réfléchir » afin de « rater la grande marche du conformisme ». Il déplore, autant qu’il s’en amuse (car la déploration est surtout une forme d’ironie) cette littérature qui vous renvoie à la masse et qui, bien souvent, « n’est plus qu’une annexe d’Emmaüs et d’Amnesty International ». La littérature doit être ce plongeon dans le bassin des caniveaux et des ornières, à partir duquel le coup de pied de remontée verticale vous permet de retranscrire un ciel bleu différent. C’est l’acte de liberté par excellence où la « réalité » apparaît bien peu réelle, plutôt singeante qu’intrigante. Le réel n’a aucune profondeur. Il n’est pas même assez lisse pour être superficiel.
Écoutons derechef l’aigle de Meaux : « quand, une fois, on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu’elle en entende seulement le nom ». Et l’évêque n’a jamais poussé de caddie ! Sans l’écriture, la vie ne se proroge et ne se propage pas suffisamment elle-même. Si l’on pense le contraire, c’est que l’on est déjà juché « sur son escabeau moral » d’où l’on regarde tout de haut, c’est-à-dire la tête à l’envers au milieu des rayons de produits en plastique et des religiosités culturelles. Quand une vessie s’interroge sur l’existence des lanternes, c’est cuit.
Dans ses aphorismes, Jean balaye devant sa porte, s’interrogeant sur la poussière romanesque, époussetant le flirt avec le suicide et mettant « un peu d’eau » ou d’au-delà « dans (son) nihilisme et (son) désespoir romantique ». Si le suicidaire « ne pense qu’à s’envoyer en terre », Patrice Jean affine l’angoisse d’être, dont l’équivalent universel est la joie de vivre, en multipliant les interrogations sur l’écriture, la vie « comme processus d’évaporation » et cette mort au bout du bout qui, « au moins, change de la routine ».
Ce désenchanté sans aigreur admet que l’inculte décomplexé (cette figure contemporaine) l’énerve et l’oblige à repenser l’échec global de la littérature dont il est néanmoins, avec d’autres, la contestation. Et pourtant, pourquoi la médiocrité l’emporte continûment ? Les hommes sont-ils si las d’exister que seule l’objectivation les comble alors qu’elle les prélève ? Patrice Jean est dans la situation du Gengis Khan de Nicolas Roerich regardant passer, au loin, La charge de la cavalerie rouge de Kasimir Malévitch. Ses aphorismes ont les couleurs de ces deux tableaux. Ils oscillent entre regard lointain et cavalcade, tête baissée, entre découragements distants, non paternes, et la grâce d’un été qui a le privilège de feuiller les arbres et d’effeuiller les femmes.
Patrice Jean n’a jamais l’alphabet narquois : c’est aussi à cela que l’on reconnaît un frère d’armes qui réinvente l’âme sœur. La fin du monde a peut-être bien commencé, mais son parachèvement peut bien attendre tant qu’il y aura des livres susceptibles d’arrêter le bourreau dans sa course.
Avec Patrice Jean, les caddies finissent au fond d’un canal, roues en l’air et, franchement, le vandalisme fait du bien. Mais si vous n’aimez pas la littérature, vous pouvez vous réfugier dans l’émulsion insipide du pipi/caca et du maman/papa qui fait du roman une anamnèse de mort-vivant dans lequel Yahvé fait de la brasse coulée, sans tuba, dans le Styx sans jamais atteindre le rivage au grand plaisir des bigorneaux qui l’encouragent à crawler.
Ou aller voir ailleurs si Patrice Jean y est !
valery molet