Julien Blaine, Le petit bestiaire (Album)
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Julien Blaine est le guérisseur et le vétérinaire de la poésie. Et ses bestiaires sont des thérapies aux côtés de ceux qui nous apprennent comment demeurer fidèle à la bête et paradoxalement l’écrire en mettant l’accent sur les animaux qui nous boivent, nous sucent, nous crachent, nous absentent plus que de fantasmer.
Un tel poète peut donc inviter l’animal en poésie lorsque la décision radicale qui habite le créateur l’impose. Sa poésie peut donc oser la bête. Le risque de sa féminité. La première est dictée à travers la seconde par la concentration d’une infinité de « monstres ». Certains n’opèrent pas la coagulation de nos fantasmes mais de nos fantômes. Et généralement pour Blaine, les animaux nous affectent mais sous le mode de l’incompréhension sidérante.
Il fait ainsi la bête à son image : un un loup, un cochon, une hyène, un crocodile. Ils sont tous les étrangers qui nous lient au peu que nous sommes. Ils créent l’espace qui nous sépare de nous-mêmes. Ils rappellent la vie d’avant le jour et d’avant le langage. Il convient d’entrer dans leur épaisseur où nous nous débattons avec eux non sans ambiguïté et hérésie. Préférons donc l’impureté du zoo qui nous habite à la caserne de notre prétendue pureté. Par l’auteur, nous passons du paroxysme de l’idéal à l’abîme bestial.
Blaine au besoin enfile leur pelage. Comme un cochon, il se vautre. Comme une marmotte, il dort un autre jour. Et dans cet album existent la séparation des êtres, leur cocon, leur suint et leurs griffes.
Reste le pouvoir de la bête. Sa hantise, ses coloris, ses cris, sa crinière. La mémoire ou l’oubli – comme on voudra. L’incendie animal n’est jamais maîtrisé. Il serpente, écrasant ou attisant l’inconscient qui s’y concentre pour percer sa peau fuyante. Blaine l’a donc bien compris. Qu’est notre corps si ce n’est une immense réserve sauvage ? Certes pour nous en défendre l’homme a inventé par narcissisme le religieux. Il est devenu le sens de notre moindre. Mais en Dieu l’esprit est aussi aveugle qu’impatient. Pour être, il se doit de ne revenir qu’à l’animal.
Dieu lui-même veut nier ce “ que ” n’exprime toujours que le “ comment ”, preuve qu’il n’est lui-même qu’invention pour cacher les animaux qui nous terrassent. De plus, la hantise primitive de l’animal demeure. Blaine la reprend en des fouilles zoologiques. Elles permettent de renier nos figures de majesté et d’entrer dans nos savanes et nos déserts. Nos viscères sont autant de canyons qui offrent les fissures où se cachent le cochon, la pie voleuse, le charognard.
Montrer la bête revient à s’arracher à cette erreur essentielle d’être au-dessus d’elle. Même lorsqu’il n’en reste qu’un châssis retourné contre une peau fuyante. Une autre face du monde se déploie. Peu à peu, l’animal humain sort de sa porcherie, de son zoo; de nos écuries surgissent nos hiatus, bribes, fragments, lacunes, stupeur.
Au Pierrot d’amour fait face le porc des herbes de nos fossés. Il dort dans sa merde. Et en ses animaux l’homme est un et innombrable. Il est de l’ordre de l’antre et de la bauge où bat le ventre porcin qui accouche de la chimère. L’humanité devient suspecte, la poésie ne coupe plus son groin : elle montre les mensonges de ses brames amoureux.
jean-paul gavard-perret
Julien Blaine, Le petit bestiaire (Album), Les presses du réel, collection Al Dante, 2026, 304 p. – 29,00 €.