Impressions populaires
Ce sont deux hommes assis presque en face sur des chaises constituées de fils élastiques en plastique qui scient les fesses et les cuisses, c’est ainsi qu’ils s’agitent sans cesse en cillant de manière frénétique, tout en chantant. Leurs pieds nus chaussés de claquettes finissent par constituer une rythmique mélodique qui inspire le son. Autour d’eux, les gens s’agitent aussi et s’exclament en poussant des cris susceptibles d’être repris à l’unisson sans se concerter. De l’extérieur quand on ne sait ce qui se passe, ça semble une dispute quand ce n’est qu’un spectacle. Le coiffeur du cinquième, tout excité, qui a vue sur la place, de son smartphone menace la foule d’en informer les flics.
C’est une cacophonie, chahut inacceptable, et surtout c’est très moche, pense-t-il. Mais pendant ce temps là, les deux hommes changent de place sans cesser de chanter, se rassoient sur le siège de l’autre, histoire d’imprimer sur leurs fesses les rayures inversées suscitées par les fils en plastique élastique des assises de leurs chaises. Le public ne lâche rien et tressaute sur place impatient désormais de voir finir l’intervention car il fait chaud ici, et pourtant continue de brailler, de sautiller en chœur, tant est belle et magique cette trépidation sympathique.
Des passants stupéfaits par cette turbulence musicale et dansante enregistrent la scène pour les réseaux sociaux, l’enthousiasme instantané, le succès saisissant. La fiesta initiée impressionne et dépasse la sphère artistique, se transfère et progresse en événement viral, transmis de message en dépêche, par fil ou satellite sur la sphère terrestre. C’en est ainsi : l’occurrence anecdotique d’un spectacle accidentel se propage en effet tel un blob, un physarum polycephalum, un mème étourdissant aux inflexions frénétiques urticantes. La captation impressionnante d’une foule effervescente, bouillonnante et fiévreuse, consécutive à l’émergence accidentelle d’une intervention artistique s’afficherait comme une émergence esthétique majeure, c’est ce qu’on dit.
C’est alors qu’il se manifesta, l’impresario rusé, pour diffuser sans cesse ces suées d’allégresse. Une alliance avec les deux protagonistes, permit la diffusion par émetteurs géants sur des édifices historiques et gigantesques (tels que la Tour Eiffel ou Mont-Saint-Michel ou la fameuse façade du Château de Versailles, jusqu’à Machu-Picchu). Il réussit à négocier pour Christies, une fortune, cela va de soit, les fameuses chaises devenues symboliques. Au surplus, les clichés lucratifs des postérieurs historiques, quadrillés par tant de zébrures firent florès incontestablement.Curieusement, le concept à lui seul ne fut jamais censuré, son grand succès s’assortissant de fréquentes transformations.
Par exemple, un couple admiratif de personnes émérites recommença la scène à sa façon dans son jardin. Des recherches infructueuses de chaises identiques à celles de ces messieurs, celles constituées de fils élastiques en plastique qui scient les fesses et les cuisses obligeant à s’agiter, tout en imprimant sur la peau des damiers historiques, le rabattit finalement sur des chaises tendues d’osier tressé. La démangeaison commença effectivement à se manifester, le résultat s’en approchait suscitant une musique de claquettes frénétiques, avant que les deux protagonistes n’utilisent des coussins pour leurs fesses, et tout fut donc fichu.
Un autre exemple, avec des chaises design multi-trous genre moucharabieh des terrasses de café friqués quand les touristes en short s’y installent en été, autour desquels gravitent inévitablement, l’air de rien, des photographes déguisés en SDF, collectionneurs d’empreintes corporelles autrefois incongrues, puisque le goût évolue. Ainsi, furent lancées des scarifications crurales (propres aux cuisses), des tatouages au même endroit, mais aussi la variation soft d’imprimés pour slips et caleçons, T.shirts, coussins, papiers peints, etc. Bref, la mode s’en empara comme modèle revendicatif de liberté d’expression.
Les deux hommes assis sur des chaises constituées de fils élastiques en plastique qui scient les fesses et les cuisses, ceux du début du texte, que sont-ils devenus ? Je les fréquente un peu: avec les sous, pardi, zont acheté du pastis et la distillerie d’anis qui l’avait fabriqué. La chanson qu’ils chantaient en tapant de leurs pieds, celle qui fit leur succès, on n’en parle jamais, elle n’a pas d’intérêt.
rodia bayginot