Jehan van Langhenhoven, Leïla et le danseur de couteaux
Affolante symphonie
Comment tant d’images hyperréalistes se transforment-elles en visions ? Le poète marche dans les règnes aux abois de Ménilmontant. Ses propres règnes dont il a dompté les excès, les dérives et désistements. Les yeux pers, la casquette mordant l’œil selon les jours de fièvre ou de peste, il débouche des lointains d’un boulevard, d’un carrefour, d’une ruelle. Et si vous ne pouvez laisser venir à vous, simplement, sensuellement, le bien-fondé de son monde rayonnant et doublé de poussière, de misère givrante, toujours au mitan de la joie travestie et de la lumière, si vous devez en nier ou sous-estimer les racines – l’exemplarité littéraire du lieu environnant –, causes et sources de ses prodigieuses apparitions/révélations disjonctives, il vaut mieux abandonner le livre.
Car chez Jehan Van Langhenhoven, les racines prolifèrent en fleurs étranges, en flore coupée, bigarrée, en faune arrachée et défigurée, mais reviennent toujours aux racines. Titubant, hautement désirant, c’est en elles qu’il retrouve le suc amer, l’allumage tailladant des bons et des mauvais rêves de la rue et de l’imaginaire. Aussi sans un mot, persuadé qu’à son réveil plus rien ne resterait de notre traversée, m’empressai-je de retrouver le boulevard qui, faisant voltiger ses poubelles, lentement s’éveillait comme si au travers de la brume il s’était agi, à grand renfort d’arroseuses pissant à tout va, de la toujours même renaissance aux forceps.
Ménilmontant, vouivre des tentations, oui(s) substantiel(s), substantif(s) et adjectival(s) de Jehan.
Puis l’aveu s’abandonne au milieu des pages comme la mue du serpent, de la vouivre stimulante et prospère qui jusque-là tenait ses serments : l’élection, l’inspiration poétique de l’auteur, décline d’une façon si pitoyable, si alarmante qu’on dirait une tragédie, une loi, un droit défait de l’érection.
Alors quel est ce texte qui s’écaille, se redore, s’oblitère, dans la maison en plein air et à cœur ouvert du XXème arrondissement, livrant une chasse étoilée au pittoresque, à Marcel le boxeur, Leïla son amante, et Noémi la passante sexuelle de l’auteur, personnages exilés d’une romance de Brecht, ce livre clairement parsemé à brûle-pourpoint de références culturelles et comiques, telles Marcel descendant périlleusement l’escalier ou la lulu de Berg, les déliquescences rosâtres de Bacon, les splendeurs du Bernin, les chairs rongées par le feu du Caravage, quand le poète défleuri de foi, de loi et de ruse laisse s’épancher sa plainte telle une condamnation du réel, du sensible et de l’introspectif : pas aimé – Marcel, le boxeur – non plus ce que vacillant il était tout de même parvenu à borborygmer à ce foutu avorton d’écrivain qui en fin de compte n’aura jamais écrit que pour lui-même ou à la rigueur pour une poignée d’autres tout aussi dérisoires à sa parfaite semblance.
Que penser ?
De la résurrection poétique ? dans cette diète ponctuelle des lettres et de l’inspiration créative ? Est-ce l’affirmation d’un sujet de bonne volonté qui s’adapte au tempérament, à l’humeur de l’auteur et de l’heure, ou les prémices, dans la lente coagulation des désirs, d’un nouvel et véridique attachement ? Ne plus songer, non ne plus jamais songer au Beau Dodo – hôtel où dort Leïla – sous peine de bientôt… Plac ! Plac… voir mon bras dériver au fil du courant, mais comment faire ? Oui comment faire alors que, fragrance de jasmin, désormais en permanence s’y profilait Leïla…
Quelque chose est changé dans une expérience extrême de mort et de renaissance. L’écriture autocritique renonce aux masques, aux artifices, ne craint plus, telle une femme qui vieillit, de se montrer les seins nus et les cheveux blancs. Une tendresse vraie va irradier la monstration dénudée, dépitée de l’inspiration et en faire un texte sauvé, un texte sacré. Rituel douloureux et lucide de l’écrivain/officiant qui s’est purifié dans un sacrifice vital, monumental, qui extrait, translate et se réapproprie l’organe de l’âme dans les pages et le cœur battant dans le cœur fictif.
Comment ne pas être à ses côtés, aux côtés de l’auteur dans sa phase d’annihilation/transfiguration, parmi ceux qui le suivent et l’assistent dans son authenticité exorbitante, pensant un peu de travers, je veux dire dans ce travers éprouvant qui est soi-même, que l’expérience est osée.
C’est aussi Yvain, chevalier de la table ronde, devenu fou, qui part nu dans la forêt de Brocéliande, à la conquête d’un simulacre, d’une illusion d’être, tenant dans sa bouche un fromage – fermentation sexuelle de la femme ou de la mère ? – ; ultime viatique sociétal ou mirage ? Quand Jehan Van Langhenhoven, un instant dont il ne nous dira pas la durée, tenait un désir mort de chair et d’écriture entre ses dents.
L’autobiographie, par bouts fictionnels, allégoriques, bascule peu à peu, enjolivée de conscience, de bassesse et de grandeur : l’auteur est amoureux de la compagne du boxeur. L’est-il ? On jurerait, opportunément, d’une tumescence, d’une montée de sang exclusivement verbale, d’une jouissance consanguine à la narration ; mais on miserait aussi sur le contraire.
Jehan délibère uniquement dans l’intime de ces emboitements, déboitements, renversements, subtilisations de sens, souvent magiques, hypnotiques, comme de faire surgir le sublime du sordide. Du reste, en dépit de son fromage de sexe et de lettres faisandés, ses armes poétiques s’aiguisent et bruissent, n’ont pas abdiqué sous ses lignes.
Que faire de la vérité alors que galope
l’histoire aussi un conseil surtout ne
cherchez pas à endiguer sa course sous
peine de ne jamais plus rien savoir de
l’ivresse d’être.
Leïla la femme aimée et le lanceur de couteaux seraient l’écrivain qui la cerne de tout son potentiel acéré, déployé, de regards et d’histoires ; de barreaux de regards et de barreaux d’histoires. Alors décloisonner. Bien plus, le devenir du texte lui-même est dans l’abattage des cloisons, des histoires, des barreaux d’où jaillira une hécatombe de prises, de pistes, d’inspirations vierges et offertes, de livres dans le livre tous consanguins (encore !) monstrueux, talentueux, romans d’amour, de vie, de bas-fonds, enquête policière, romans photogéniques, pathétiques, aléatoires, pornographes, avant que l’écran et l’écrit ne se rétrécissent et ne disparaissent sans réclamer leurs droits !
Dès lors, le plus petit dénominateur commun d’une représentation dramatique n’est-elle qu’une parade ? Une simulation pour se protéger et stimuler la passion, les agents et les nerfs émetteurs des organes de la génération ? Lui-même a dû espérer qu’il en soit ainsi. En fait, l’auteur volète entre l’hospice, l’hôpital lyrique, la chambre froide intérieure et le paradis. Et le sujet qui se tend, qui se coud ainsi est d’ordre moteur/questionneur aussi bien que résurrectionnel/réaliste.
Jehan nous jette au visage tout son linge et ses vieux habits avec son or libéral, prolifique et renouvelé, dans les interstices. Tout son linge au visage dans un acte de souffrance, d’acceptation de profonde mue et d’inquiétante mutation pour devenir lui-même, intrinsèquement, quête et essence de la démarche poétique !
L’homme, dans l’intervalle, a deux têtes, deux rêves, deux écritures, et renonce à l’une pour que se concentre et se réalise l’obédience à son acte, à son dire le plus pur ; et nous prend à témoin dans son union au vrai, dans sa fusion avec l’évidence de l’expérience, qui fait et consacre ce livre.
Mais ayons garde de ne pas comprendre et de vouloir émasculer l’offrande !
Pour mémoire, Marcel le boxeur, le héros suppléant de l’histoire, place l’ouvrage sous le signe du combat.
Comment ne pas déceler l’identification et la mise en regard : Voilà ce qu’il – le boxeur – fera lorsqu’il ne boxera plus, il écrira. Écrira avec ses gants, frappant droite/gauche/uppercut à perdre haleine voyelles/consonnes du rude clavier d’une de ces bruyantes mécaniques au rouleau de préférence bicolore (noir et rouge, comme la mouise et le sang dixit Monsieur Eddy), afin que nerveuses de cliquetis les touches de métal puissent à un rythme d’enfer s’abattre sur la page blanche.
Mais il est vrai que ce livre est une affolante et somptueuse symphonie concertante qui déconcerte, jette à bas au fur et à mesure qu’une jouissance galopante, supérieure, prend le pas, et où la réalité imite impudemment le rêve et le rêve la réalité à grands ressorts de chants de bastringue et de musique d’opéra ! dans une affaire de mœurs et de résurrection et encore de trépas, encore et toujours de trépas !
Accourez à ce texte comme il se doit, la mort y est toujours plus neuve que la vie et la vie, en dépit de ses hautes et basses œuvres subsidiaires, sacrilèges, ne s’y renie pas !
Qui écrit… l’auteur ? Pensez donc. Les djinns,
dibbouks et follets à son insu sans répit aux
commandes de son verbe. Lui prendrait-il
de soudain les rappeler à l’ordre qu’au grand
combat de la langue résonnerait aussitôt
le compte à rebours, prélude peut-être à l’
inexpiable K.O.
odile cohen abbas
Jehan van Langhenhoven, Leïla et le danseur de couteaux, Douro/La Bleu-Turquin, 2026, 90 p. – 18,00 €.