Jacques Marchand, La joie discrète d’Alan Turing

Jacques Marchand, La joie discrète d’Alan Turing

Alan Turing, ce génial mathématicien, a sombré dans l’oubli après sa mort en 1954. La première véritable biographie ne paraît qu’en 1983. Robert Harris en fait le héros de son thriller Enigma en 1995 et c’est le film, relativement récent, Imitation Game en 2014 avec Benedict Cumberbatch, qui braque le projecteur sur la bataille qu’il a menée pendant la Seconde Guerre mondiale contre Enigma. Certes, il n’était pas seul, mais il a été un artisan essentiel du déchiffrement qui a permis d’écourter de plus de deux ans le conflit en Europe.

Le livre de Jacques Marchand établit un portrait plus complet, ne se contentant de se fixer sur la relative courte période d’Enigma. Il commence par son jeune âge avec des parents partis aux Indes qui le placent dans des institutions. Il relate son équipée, à 14 ans, en pleine grève générale pour rejoindre, depuis Southampton, Sherborne où se trouve le collège privé qu’il doit intégrer.
Sa scolarité est désastreuse. Apprendre le grec, le latin, l’étude du Nouveau Testament, quelques grandes œuvres littéraires lui faisait perdre son temps. Les exercices de mathématiques élémentaires l’ennuient. Il se passionne alors pour la chimie.
Il intègre le King’s College de l’Université de Cambridge.
C’est en 1936 qu’il se fait remarquer par la publication d’un remarquable article qui pose le concept d’une machine universelle, les bases de l’informatique, de l’ordinateur moderne. Or, il fait montre d’une personnalité complexe, discret, voire secret, faisant fi des conventions sociales dans un milieu où celles-ci ont un poids considérable. Mais, cette personnalité atypique n’est-elle pas le signe de son génie, nourrissant sa créativité et ses fulgurances ?

On le retrouve face à Enigma à Bletchley Park. Cette machine électromécanique a été inventée dès 1919 et servait au chiffrement et déchiffrement d’informations. Elle fut utilisée dans nombre de structures, se perfectionnant au fil des années. C’est un modèle issu de cette machine dont se sert l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle est réputée inviolable. C’est à elle qu’Alan Turing et quelques cryptanalystes se confrontent. Ils réussissent, pendant des intervalles plus ou moins longs, à déchiffrer les messages et donc à pouvoir contrer les actions ennemies.
L’auteur restitue la pression vécue par les chercheurs, les enjeux humains et politiques, le climat d’urgence quand chaque avancée peut modifier le cours de la guerre.

C’est au début des années 1950 que Turing jette les bases de ce qui deviendra l’intelligence artificielle. Mais c’est aussi dans cette période qu’il va vivre des situations terribles. Alan est homosexuel et dans cette Angleterre puritaine et hypocrite de l’Après-guerre, on applique avec vigueur la loi de 1885 qui a permis, entre autres, de condamner Oscar Wilde à deux ans de travaux forcés dans les geôles de Reading. Alan est condamné à subir un traitement de castration chimique qui va bouleverser, pendant un an, son corps et sa vie.
Alors qu’il sort de cette épreuve, qu’il retrouve une place et l’engouement pour la recherche, sa gouvernante le retrouve au matin du 8 juin 1954 mort dans son lit. Son visage est détendu. Les déclarations officielles présentent sa mort comme un suicide au cyanure de potassium. Or, ceux qui se sont empoisonnés avec ce produit souffrent le martyr avant de mourir. Ils n’ont pas le visage détendu. Alan avait approché des secrets d’État. Alors, un homosexuel…

Jacques Marchand livre un travail documenté, d’une grande force, faisant découvrir la réelle personnalité de ce génie qui n’a été réhabilité, sur l’insistance de scientifiques dont Stephen Hawking, par Élisabeth II, que le 24 décembre 2013 par un acte royal de clémence.

Jacques Marchand, La joie discrète d’Alan Turing, Québec-Amérique, coll. Littérature d’Amérique, août 2026, 536 p. – 24,00 €.

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