Henri de Régnier, ce talent inconnu (L’égoïste est celui qui ne pense pas à moi )
Pourquoi Henri de Régnier est-il inconnu ? Avoir de l’esprit est certes condamnable par les temps qui stagnent mais, tout de même, il suffirait d’un peu de lettres, d’une aversion repoussée pour les particules, et d’un minimum de curiosité pour savoir que ne pas le lire amène à passer à côté d’un splendide talent : le contraire d’un esprit chagrin.
Henri de Régnier nous rappelle que la vraie littérature n’est pas un cas d’école et qu’elle se propose comme l’antonyme du calvaire scolaire. L’anthologie des aphorismes de Régnier, présentée par Bernard Quiriny sous le titre L’égoïste est celui qui ne pense pas à moi, est un pur régal et un hymne à la succession aux grands moralistes français : il n’est pas utile de passer devant un notaire pour être un héritier. Si « la valeur morale d’un individu se reconnaît souvent au ton de sa plaisanterie », notre Henri ne démord pas de son mordant, admettant que « toute œuvre est le dénouement d’une obsession ».
Loin des retraites de Russie et du « Biafra de l’esprit », Régnier régit ses envies comme ses horreurs, s’amusant de l’idée que « connaître ses contemporains littéraires, c’est se réserver un riche passé de dégoûts ou de mépris ». La finesse, la délicatesse, l’humour cinglant, une pénombre de nostalgie sont ses forces, d’ailleurs « ce qu’il y a d’un peu délicat dans l’homme ne sympathise qu’avec des fantômes » ; ce n’est pas « un gentilhomme d’handicap et d’épée », mais un prince-régent ennuyé à l’idée qu’il pourrait régner sur autre chose que lui-même, qui est déjà si subalterne, comme une élongation du servage ; ainsi, « il faut tuer une partie de soi-même pour que l’autre vive et nous sommes tous les meurtriers d’une sorte de jumeau mystérieux ».
Ce désespéré mondain ne donne pas de cours de maintien ou des leçons de baise-main, puisqu’il ne s’étonne plus que « la vie soit si médiocre que l’on se demande si nous n’en avons pas que l’envers ». Pour les écrivains, le multivers est une réalité antique. Ce monde-là, pas plus que l’arrière-monde, ou les vies parallèles, ne peut être la soi-disant réalité. La polychromie est toujours cérébrale. Les décors changeants, comme des cartes qui se déplient, sont notre terrain vague et de jeu spirituel.
C’est la raison pour laquelle les lecteurs – qui affectionnent les écrivants (vous savez bien : ceux qui écrivent des romans comme des bulletins météorologiques ou des voix synthétiques d’horloge parlante : au quatrième top, pardon chapitre !, il sera exactement 20 heures et vingt-sept secondes et le temps se rafraîchit) – sont si ingrats avec les écrivains sans vaudeville. Leur ingratitude est si profonde qu’ils ne les connaissent même pas. C’est une ingratitude par omission, la pire de toutes. Car si « lire, c’est s’ensemencer », lire n’importe quoi de n’importe qui, c’est s’avilir. Et quand lire implique l’avilir, s’avilir devient une forme de viol par procuration des créateurs.
De fait, Régnier pourrait dire, s’il accusait un quelconque ressentiment, du lecteur moyen qui l’ignore et qui soudoie, en un contresens superbe, les écrivants pour connaître le temps qu’il fait et l’heure qu’ils donnent : « il n’est rien… Et c’est encore trop ». Mais, de Régnier, on ne pourra pas écrire, en reprenant le mot de Mallarmé sur Hugo : « quel poète il aurait été, s’il avait eu quelque chose à dire ! ». Ses aphorismes virevoltent, éclairent, condamnent parfois, amusent toujours : ce ne sont pas des « fleuves à sec ». Régnier (1864 – 1936) avait une âme « torréfiée », baudelairienne, qui lui faisait écrire : « la tristesse enveloppe, l’ennui pénètre ». Rien que pour cette phrase, il faut ouvrir ses livres.
valery molet
Henri de Régnier, L’égoïste est celui qui ne pense pas à moi, Flammarion, GF – Littérature et civilisation, 2015, 192 p. – 7,00€.